#portrait du jour..31

Il s’appelle D.

Je le rencontre dans l’une de ces réunions d’information pour les bénéficiaires du RSA.

Bénéficiaire, rien que le mot me file l’envie de vomir ! Alors quand il s’agit de leur détailler leurs droits et devoirs, j’avoue que je me sens très vite mal à l’aise.

Ce jour-là, il y a deux réunions coup sur coup. Et ce qui me marque, c’est l’âge des personnes convoquées. Qu’elles sont jeunes. Si jeunes… Ça me fait mal au ventre.

Alors bon, je ne suis pas toute seule, il faut assurer la réunion. J’écoute d’une oreille mes collègues dérouler le blabla habituel. « Recherche d’emploi, présence au rendez-vous, sanction » blabla.

Je les regarde, intensément. Chacun leur tour. Cette mère avec un bébé de deux mois tout juste, qu’elle allaite discrètement sous son écharpe, cette autre enceinte jusqu’aux yeux, belle et rebelle. Que font-elle là ?

Au milieu des autres, je repère D. Au delà de la saleté, c’est son regard qui m’interpelle.

Il a une moue maussade, n’a pas retiré sa casquette, ni son blouson, qu’il serre d’une main contre son torse. Mais ses yeux disent autre chose. Son attitude trahit une colère sourde, et ses yeux un profond désespoir.

Je sais que c’est à lui que j’irai parler à la fin de la réunion, vers lui que j’irai semer une graine et tenter de rendre un peu d’humanité.

C’est vrai qu’il est sale, il a des traînées noires sur son visage. Son blouson est troué et il sent le tabac froid. Ses dents sont jaunies et ses ongles rongés donnent l’impression qu’il a fait de la mécanique.

Et il me touche en plein cœur, sans que je ne puisse me l’expliquer.

Il est sur la défensive quand je m’assois en face de lui. « Des obligations ? Mais gardez les vos 300 balles, pour ce que j’en ferais… ». J’ai envie de le prendre dans mes bras, et de lui dire que ça va aller. Mais ça n’ira pas. Bien sûr que ça n’ira pas. Je ne vais pas lui mentir, je ne vais pas ajouter ça à la charge qu’il porte déjà sur ses épaules. Pour quoi faire, pour lui faire subir quelle autre plaie ? Pour lui montrer que tous les humains sont peureux, pourris et dégueulasses ?

Alors, doucement, je lui ai demandé de me raconter. Racontez-moi, et prenez votre temps. Il y a des solutions, des aménagements, des aides.

Et il m’a raconté. D, il a 29 ans, il est joli garçon sous sa barbe. Ses yeux sont immenses, tristes, enfantins, et d’un bleu azur très profond.

Il avait tout pour lui. Il était le second d’un chef étoilé de la région, un bon poste pour un jeune sorti de l’école. Il gagnait plutôt bien sa vie. Il avait une copine, magnifique, intelligente, et drôle. Je vois le voile passer sur son visage. Il me parle d’elle, beaucoup, et plus il en parle, plus il s’assombrit. Il avait des projets, mille. Un mariage, un bébé, une maison. Et elle est partie.

Il est resté seul dans leur appartement devenu trop grand, à chercher son odeur dans chaque recoin. Elle lui a tout laissé, les meubles, le loyer. Il s’est englué dans son chagrin. Il n’arrivait plus à quitter leur nid, il ne pouvait plus se séparer de tout ce qui lui rappelait leur amour perdu. Le miroir de la salle de bain dans lequel elle se maquillait en plissant les yeux, leur cuisine dans laquelle ils se mijotaient des bons petits plats quand il ne travaillait pas, le canapé qui avait abrité leur passion pour les séries, la chambre qui avait été le témoin de leurs ébats. Pendant des semaines, il n’a pas changé les draps. Quand il a compris qu’elle ne reviendrait pas, il s’est refusé à tout changement. Les draps, les serviettes de la salle de bain, le torchon de l’évier…

D’un seul coup, tout lui est apparu comme insurmontable. Il n’est plus allé travailler, et malgré la compréhension de son patron et ses appels répétés, il a fini par lâcher la rampe. Juste, il ne pouvait plus avancer. Plus du tout. Incapable de sortir, il a perdu 10 kilos et au moins autant d’amis. Bientôt, plus personne ne s’est rappelé qu’il existait.

Comme il avait démissionné, il n’a pas eu d’allocation chômage. Comme il n’avait pas d’argent, il n’a pas pu payer le loyer. Il a donc été expulsé, un jour de juillet. Depuis il marche. Il marche toute la journée, il cherche l’ombre quand il fait chaud, et quand il fait froid, il cherche un abri.

Parfois il dort dans un centre, s’il a réussi à joindre les lignes saturées du 115 assez tôt. Il se refuse à mendier, alors il marche.

Vous l’avez sûrement déjà croisé sans faire attention. Vous l’avez sûrement déjà croisé sans lui jeter un regard, sans percevoir le désespoir qui l’habite.

Il s’en fout de ses obligations, parce qu’il doit déjà traverser la ville à pied pour relever son courrier. Il voudrait déjà savoir où il va dormir le soir. Pas de logement, pas de boulot, c’est le cycle infernal. Il a vendu sa voiture, pour payer une partie de ses dettes. Tout se complique. Alors les convocations qu’on pourrait lui envoyer sont le cadet de ses soucis.

Il ne boit pas, il fume de temps en temps quand quelqu’un lui donne une cigarette. Il n’a pas de bien hormis son téléphone, qu’il ne lâche pas une seconde, il n’a pas de chien. Il a le menton haut, fier, mais ses yeux…

Les yeux de D me poursuivent depuis des mois. Je pense à lui à chaque fois qu’il fait froid, qu’il pleut, que je me sens triste, que je me dis que le monde ne tourne pas rond. Il m’a bouleversée, totalement. Je me demande où sont ses parents, s’il a des frères et soeurs, comment il se fait que personne ne lui ait tendu la main quand il a coulé.

La tristesse dans son regard de trentenaire m’a émue au delà du professionnel même si je ne lui ai rien montré. Comme toujours, j’ai gardé une distance raisonnable, je l’ai guidé vers la meilleure solution pour lui. J’ai enchaîné sur une seconde réunion presqu’aussi horrible.

Et je suis remontée dans ma voiture. Et j’ai laissé les larmes couler sur mes joues. Pas par pitié, mais parce que la vie est tellement injuste, qu’elle a si vite basculé, qu’un chagrin qui aurait dû être passager s’est envenimé parce que personne n’a eu l’idée de prendre soin de lui, parce que le monde est devenu tellement égoïste…

 

 

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