0

#portrait du jour…48

K est déjà un presque jeune homme.

Il est fort, il est jeune, il est beau mais il ne sent pas le sable chaud…

Du haut de son adolescence, il est une leçon à lui tout seul. Doux et gentil, il a su traverser quelques épreuves de vie déjà bien difficiles.

Il a connu la violence, sous des formes diverses, et l’a renversée sans jamais y répondre par une nouvelle violence. Il a su s’affirmer, se positionner malgré son très jeune âge. Il a du dénoncer, raconter, le regard décidé de celui qui a vécu des choses, et qui ne les inventent pas. Avec sa voix claire de petit garçon, ses mains potelées juste sorties de la toute petite enfance, il a grandi d’un seul coup, comme ça, sans prévenir.

Il a connu des joies intenses comme tous les enfants, comme seuls les enfants d’ailleurs savent les vivre et les apprécier. Il a ri à gorge déployée, il a salué des progrès, il a tapé dans ses mains et il est tombé de vélo. Il s’est écorché les genoux et les coudes, il est remonté autant de fois qu’il avait pu choir, il a fait des plongeons même si ça chatouille le ventre, il a appris 1000 sports.

Il a connu le bonheur d’être l’aîné, et la déception de ne pas pouvoir jouer au ballon de suite avec ce bébé tout neuf, ni même avec celui d’après.

Il a connu la différence et l’art de vivre avec, de s’y faire ou de ne pas s’y faire. Il l’a toujours connue, ou presque, et il l’a toujours intégrée comme classique.

K a une petite sœur handicapée, et c’est sa force. Il était un fraternant dans l’âme. L’envie de couver, l’envie de câliner, le besoin d’aimer et de protéger. Il a su trouver son équilibre auprès de cette petite fille fragile, et chétive. Il a grandi avec à l’esprit qu’on peut être famille à part et heureuse quand même.

K grandit, et il s’investit de son mieux auprès des autres.

Avec sa sœur, il reste un grand frère farceur et facétieux, mais il sait aussi l’aider et la tirer vers le haut, avec un naturel désarmant, avec le cœur sur la main.

Avec son frère, il est celui qui montre le chemin, la voie à suivre, sans jamais trop s’éloigner de la justesse, et de la justice. Il joue, ronchonne, chamaille, mais est un réel aimant…

Avec les autres, tous les autres, il est gentil. Vraiment. Solidaire, empathique, et investi. Il aide les copains d’école et encourage ceux du sport, avec sincérité.

Il est engagé dans une association et même si c’est celle de sa mère, je trouve que c’est une belle preuve que l’humanité peut se décider tout petit…Il fait ce qu’il peut avec sa timidité naturelle et son envie de faire quelque chose. Il a appris des compétences pour pouvoir être utile, il se donne, il donne de son temps, il ne rechigne presque jamais.

Il grandit cet enfant, et il devient un jeune homme. Il devient plus grand que sa mère, tant physiquement qu’émotionnellement et c’est tellement beau que je ne pouvais pas le garder pour moi.

Bien évidemment, il râle parfois, fait l’intéressant, souvent, mais il est spontané, terriblement humain et il est de très bonne volonté. C’est déjà quelqu’un de bien, et il est encore si petit…

Bien évidemment, vous avez reconnu mon Calme de Lune, posé, lumineux, qui prend les photos, porte les sacs, m’accompagne partout malgré l’adolescence. Vous aurez reconnu ce grand garçon qui me suit sur chaque formation, chaque atelier, chaque rencontre. Qui fait de son mieux pour être à la hauteur de ses propres défis.

Ce jeune homme que j’aime de tout mon cœur et admire de toutes mes forces….

Publicités
0

#portrait du jour…47

C est une amie. La quarantaine facile.

Belle, la mèche rebelle, elle a une classe folle dont elle a une totale conscience.

Et pourtant, malgré cela, qu’est-ce-qu’elle peut douter ! C’est un truc de dingue.

La vie n’a pas toujours été douce et paisible pour autant. Elle a traversé des difficultés terribles, de celles qui entament la féminité, la maternité.

Elle n’en parle que peu, forcément, ce n’est pas le sujet qu’on aborde facilement entre le fromage et le dessert.

J’ai mon imagination qui fonctionne pour combler le manque d’information… Je sais malgré tout que le ventre est longtemps resté vide. Vide. Désespérément.

Je la rencontre néanmoins après la naissance de son premier enfant. Et nous nous rapprochons au fil des années.

Son fils a l’âge de mon aîné, il est doux et gracile. C’est un gentil petit gars.

L’envie du second se fait forcément sentir et là, le couperet tombe, acéré, violent et dévastateur : impossible de tenter une autre FIV, son corps a visiblement renoncé.

Le sel des larmes, la colère de l’incompréhension, puis la résignation.

Et un jour, la Nature redevient cette farceuse que chacun peut connaître et rencontrer un jour. Quand elle a eu enfin tirer un trait sur ce petit bébé tant désiré, il a pointé le bout de nez le plus naturellement du monde. Comme une fleur, comme une adorable surprise.

Et pourtant, elle a douté. Elle en avait fait le deuil et il est là, dans son ventre. Un peu comme Alien, un peu comme un invité imprévu qui mange trop de gâteaux à l’anniversaire de tonton Maurice.

Et malgré ses peurs et ses doutes, elle a décidé avec son amoureux d’accueillir ce bébé tant désiré dont elle avait fait le deuil et qui s’est pointé déjouant les pronostics.

Et puis il est né. Soulevant avec lui la poussière balayée sous le tapis. Réveillant les angoisses, latentes et pourtant bien présentes. Je me souviens du calvaire de l’allaitement. Et de ses larmes. Je me souviens avoir su intimement ce qui se jouait.

Elle a réparé l’échec avec le portage, comme un animal, comme un lémurien. Elle l’a porté tout contre son cœur, puis sur son dos, comme un koala.

Elle a continué de se faire du souci, pour un oui, pour un non. Le développement, l’alimentation, les mots, les gestes… Tout lui fait souci. Tout le temps…

Les frangins ont grandi, la maman aussi, du mieux qu’elle peut.

A-t-elle gardé en elle les séquelles de ses difficultés à déposer ces deux jolis jeunes hommes au creux de sa maison ou est-elle profondément comme ça ? Je ne le sais pas.

Ce que je sais, c’est qu’elle a le swag, et que ça pourrait être tellement énervant mais que cette façon qu’elle a de n’être jamais assurée la rend tellement touchante, douce, humaine.

C moi je te dirai de toujours douter pour eux, mais de ne plus douter de la maman que tu es. Tu y arrives formidablement bien parce que justement tu n’es jamais convaincue d’être dans le vrai à 100%, parce que tu veux le mieux pour eux, parce que tu te remets en question, et l’éducation que tu as reçue avec ! Tu le sais soeurette, je t’aime gros comme ça, et surement que si tu avais été sûre de toi je ne t’aurai même pas regardée !

 

0

#portrait du jour…46

B est une collègue. Elle a investi toute sa vie au service des autres.

B est aux portes de la retraite. Elle se retourne sur la vie professionnelle avec la sagesse de celle qui quitte bientôt le navire et peut se permettre d’analyser.

Le métier a beaucoup évolué, et même si elle fait de gros efforts pour s’adapter, elle s’est vue dépasser par l’évolution technologique. Elle galère à  tout passer par informatique, mais elle s’y plie, d’autant qu’il faut aussi qu’elle y encourage ses publics !

B est toujours en retard, ou overbookée. B est toujours investie. On pourrait se dire qu’elle lève le pied, qu’elle y va à la cool en attendant la quille, mais elle continue de toujours mouiller le maillot, de passer des dizaines d’heures au bureau pour accompagner au mieux ses petits protégés, un peu comme la taulière de l’équipe le ferait.

Elle aimerait bien transmettre le flambeau. Elle a acquis un réseau terrible dans la profession. Elle est connue partout et de tout le monde. Parce qu’elle a parfois l’air un peu perdue, c’est sa marque de fabrique et c’est drôle, dans le sens attachant du terme, mais surtout parce qu’elle est hyper compétente.

Admirable. Mais n’allez pas le lui dire. Elle ne veut pas qu’on l’admire, ni qu’on la remercie. Elle a une expérience des publics que personne d’autre ne peut avoir. Elle a connu les débuts, l’ancienne équipe et les nouveaux qui arrivent…

J’écoute parfois d’une oreille amusée ses entretiens. Je l’entends râler, pester, hausser le ton, manier le compliment, s’extasier, donner un petit conseil ou encore applaudir presque littéralement.

B c’est la référente des publics étrangers. Elle est celle qui connait tous les tuyaux. Elle est celle qui maîtrise le mieux les formations à la langue. Elle sait comment faire et avec qui.

Et elle les accompagne avec le coeur.

Elle m’a touchée, profondément. Elle dit qu’elle doute et moi je lui réponds que seuls ceux qui doutent font avancer le monde. Seuls ceux qui savent se remettre en question peuvent modifier leur schéma de pensée, cheminer et avancer pour faire changer les mentalités. Elle se démène pour la cause.

Malgré la fatigue, les années qui se sont accumulées, elle est passionnée par son métier, par les gens, par leurs histoires, leur vécu, par les causes perdues et les pas encore tout à fait. Parfois, certains vous diront qu’elle est pénible quand elle a une idée dans la tête ou une personne à défendre mais moi je vous dirai plutôt qu’elle est entière. Que si elle a conclu un pacte tacite avec quelqu’un elle fera tout pour l’aider à atteindre son objectif.

B elle est touchante dans sa manière d’exercer son métier. Elle est certainement torturée, évidemment. Elle a une histoire de vie particulière, difficile, on n’arrive pas souvent dans le social par hasard…Mais elle a aussi et surtout une force et une conviction incroyables ! Elle ne lâche jamais l’affaire, ne baisse pas les bras, ne perd pas longtemps son sourire.

Alors, voilà, c’est bientôt le départ pour elle, et je lui souhaite de reprendre la peinture, de s’éclater en couleur, de voir grandir de futurs petits enfants, de boire des mojitos sur la plage en décembre, de sentir le parfum de la pluie autrement qu’en courant d’un rendez-vous à l’autre, de jardiner, de s’ennuyer un peu, de rire beaucoup, de ne pas oublier tout ce qu’elle a accompli, de continuer encore un peu à semer des graines et allumer des bougies…

Merci pour tout ce que tu fais sans t’en rendre compte, et pour tout ce que tu es…

0

#portrait du jour…45

C est une amie de longue date. Nous avons travaillé ensemble il y a de longues années dans un fast food dirigé par un clown.

Elle était ma manager, et on s’est vite lié d’amitié. Même tempérament énergique, même envie de croquer la vie, nous avons adoré travailler ensemble.

Travailler et faire la fête. J’ai vu naître sa fille, aujourd’hui adolescente, son fils, et elle a vu naître mes 3 enfants. 5 visites à la maternité, 5 « il est magnifique !!! », 5 doudous et aussi 5 pyjamas, 5 fois l’occasion de gâter ces petits bouts de nous.

J’ai vécu ses drames, et elle a accompagné les miens. Elle m’a vue éclore, grandir, aux côtés de Rayond’soleil…

Elle a quitté la restauration rapide pour réaliser son rêve : racheter le bar et l’appartement dans lesquels elle avait passer son enfance avec ses parents. Elle a sorti toutes ses réserves, elle s’est démenée et elle y est arrivée. Elle est cheffe d’entreprise, elle tient la boutique, avec son sourire, ses beaux yeux vairons et son franc parler inégalé.

Son ancien job l’avait mangée, anéantie, étiolée. C’est le burn out qui l’a décidée tout à fait. Quand le corps refuse d’aller au travail, c’est qu’il est temps de prendre son destin en main.

Evidemment les conditions ne sont pas faciles. Elle trime. Elle fait des dizaines d’heures, sert parfois peu de monde, avec les frustrations que cela engendre, elle ne prend pas de vacances et peu de weekend. L’argent, le nerf de la guerre, n’est forcément plus aussi régulier qu’avant.

Pourtant, elle ne se plaint pas. Elle aime sa vie, son indépendance, elle aime être la seule à décider, elle aime ce qu’elle a construit.

Depuis quelques années, elle se heurte aux regards des autres. Le fils de C rencontre des difficultés à l’école. Il est un peu têtu, et ne rentre pas dans le moule. Elle fait tout ce qu’il faut pour l’aider, pour apaiser son attitude, pour parfaire à ce que l’école n’entend pas lui laisser passer.

Il est suivi. Régulièrement. Et par plusieurs professionnels qui l’aident à ne pas creuser ses lacunes. Il fait des efforts surhumains.

Et pourtant, il reste aux yeux de tous comme le fils de la nana qui tient le bar. Le truc bien lourd de sous entendus. Il est forcément livré à lui-même, forcément mal élevé, elle a peu de temps pour lui, elle ne fait pas d’effort. Inhumain ?  Oui, complètement.

Parce qu’on peut avoir son entreprise et élever correctement ses petits. On ne devrait pas juger si rapidement. Qui est-on ? Il faut se rappeler qu’on est tout petit. Tous.

Le fils de C est régulièrement montré du doigt par les maîtresses, qui au lieu de le considérer comme un enfant en difficultés, le considère comme un môme difficile. Facile, bien plus que de se mettre à sa hauteur.

J’ai la rage au ventre à chaque fois qu’elle m’en parle. On dirait du harcèlement scolaire, mais fait par les adultes, pour changer un peu.

Elle ferme le mercredi après-midi, un peu plus tôt, pour accompagner le petit aux séances d’orthophonie. Elle court, à droite à gauche. Quand se repose-t-elle ? Jamais vraiment.

Le bar, la maison, les enfants…peu de temps pour les loisirs. Elle l’a choisi, il est vrai. Mais parfois, je sens bien que ça lui fait beaucoup. La vie nous éloigne souvent de ceux qu’on aime, et moi j’aime à me retrouver avec C, quand on ferme le rideau, qu’on boit des cappucinos géants en refaisant le monde, en se rappelant la fois où les éboueurs nous avaient fait prendre conscience de l’heure très très tardive, ou juste en l’écoutant me raconter comme ça peut être dur parfois d’être une maman, quand on se reflète dans les yeux pas très compatissants des gens…

0

#portrait du jour 44

S partage ma vie depuis près de 10 ans.

Elle a connu mes 3 enfants, et je pense qu’elle a aimé et aime encore chacun d’entre eux.

Elle n’est pas sur les réseaux sociaux, elle a eu une vie loin d’ici avant, avant nous. Elle est animatrice au périscolaire.

C’est elle qui accueille les chères têtes blondes, brunes et rousses le matin, qui gère le repas de midi et qui récupèrent ces mêmes petits mômes version épuisée et donc surexcitée le soir, pour les accompagner jusqu’à l’heure des parents.

Elle parle fort, avec son accent pas auvergnat. Elle les remue parfois, elle secoue les parents avec son franc parler.

Elle est là, irremplaçable S tous les matins ou presque et tous les soirs ou presque.

Elle pose des pansements sur les petits bobos, aide les plus jeunes à s’habiller, prépare le goûter en leur laissant un maximum d’autonomie, rassure les uns, câline les autres, et pour finir, elle est un appui sans faille au moment si délicat des devoirs.

S elle est un pilier pour les petits, une amie pour les plus grands.

Mon grand m’a dit qu’elle avait été assistante sociale, quand elle n’habitait pas encore en Auvergne et franchement, quand je la regarde toute en délicatesse mesurée, je me dis que c’est sûrement vrai.

Elle a une réserve incroyablement empreinte d’amour avec les enfants. Elle n’a jamais relever le handicap de Rayond’soleil sinon au moment de se battre pour qu’elle puisse être accueillie.

Elle fait des heures supplémentaires pour les parents retardataires, sans jamais râler, ou faire peser une quelconque culpabilité sur eux. Le matin, elle est toujours de bonne humeur, a toujours un mot gentil pour nous, les lève-tôt, ne nous regarde jamais comme les monstres qui abandonnent leur progéniture à une heure indue, ne nous avoue jamais si ladite progéniture lui a fait vivre un enfer, même quand eux avouent sans scrupule. Elle se contente de hausser les épaules en souriant, et ses yeux disent « tout est pardonné ».

S est une fée du quotidien, une héroïne sans cape, mais avec des feutres, une gentille chef de camp aux milles idées pour dégourdir nos petits, et aux milles autres pour les occuper. Elle joue au ballon en été et invente des milliers d’activités manuelles, celles là même qui m’horripilent, parce que c’est toujours moins beau que sur le modèle, que tu mets 10 fois plus de temps que prévu, que ton môme te regarde avec espoir et toi, au fond de toi tu sais que tu vas pas assurer… S assure. Même quand c’est moche à la fin, et même quand elle doit y passer tous les soirs (la soirée découpage, la soirée collage, la soirée peinture, la soirée finitions…) elle garde le smile.

Les mômes l’adorent, c’est un juste retour. On ne récolte que ce que l’on sème. Elle sème des graines de joie, elle récolte du bonheur.

A l’heure où certains travaillent pour payer leurs factures, S bosse avec son coeur. Avec son âme.

Je lui ai toujours remis chacun de mes enfants avec une confiance absolue. Absolue. Et je n’ai jamais eu à angoisser au moment de les récupérer. Je sais qu’elle joue son rôle à merveille et il me paraît juste de venir saluer tout ce qu’elle met en oeuvre pour que nos enfants se sentent bien et que beaucoup prennent malheureusement pour acquis. Non, elles ne sont pas toutes aussi bien que S, oui F est super elle aussi, et tout aussi investie, non ce n’est pas un dû, oui, réalisez votre chance.

Le monde obscur du handicap m’a appris une chose, c’est reconnaître les belles personnes quand j’en croise. Et S comme F sont de belles personnes.

Merci. Pour Calme de lune, Avalanche et un tout petit peu plus pour Rayond’soleil. Merci pour les carrés de chocolat, les câlins, les pansements, les yeux froncés même s’ils rigolent, les encouragements et tellement tout le reste…

0

#portrait du jour…43

A est une maman de 4 enfants.

Des cernes sous les yeux, presque jusqu’au cou. Elle est mince, presque maigre, et comme elle se tasse le long des murs, comme elle se recroqueville sur sa chaise, on pourrait presque en oublier qu’elle existe.

Elle parle tellement doucement, tellement…En fait elle chuchote.

Elle travaille sur un chantier d’insertion depuis peu après des années à ne plus exister. Des années d’une vie de domestique ou presque. Elle est un soutien sans faille pour son mari, qui se repose totalement sur elle, elle gère les 4 enfants.

A arrive au tout début de ma nouvelle carrière, et c’est sûrement autre chose que le hasard qui la dépose sur ma route.

Elle a un enfant en situation de handicap dont la scolarité a été très difficile. Il est aujourd’hui éloigné de l’éducation nationale. Il va dans un établissement spécial. Elle s’inquiète, elle n’arrive pas à déléguer suffisamment. Difficile de lâcher prise, de passer la main. Elle a très peur de revivre des moments difficiles. Je fais le lien avec une association locale.

Elle a toujours eu l’habitude de tout maîtriser, de tout organiser, de s’occuper de tout le monde tout le temps.

A s’est oubliée. Complètement. Son mari a fait une formation, et elle a continué de tout prendre en main en le soutenant du mieux qu’elle le pouvait. Elle a subi les weekend à accompagner les enfants d’une activité à l’autre, à attendre au bord du terrain. Les semaines à faire le taxi, le linge, le ménage, les papiers, les repas. Sans gratitude, sans reconnaissance. Elle s’est usée, beaucoup.

A s’est oubliée. Elle arrive là sans trop savoir si elle peut faire autre chose que ça, s’occuper des siens.

Elle n’a pas vu de coiffeur depuis des années, les magasins de vêtements depuis au moins aussi longtemps. Elle porte un jean de son mari et un t-shirt publicitaire. Elle ne me regarde jamais dans les yeux, et je sens que rien que me parler est une torture. Elle a l’air tellement perdue.

Au fil des semaines, elle se révèle et commence à tisser des liens avec ses collègues. Première victoire pour elle qui avait rompu tout lien social depuis si longtemps. Je l’entends discuter, chambrer et même parfois rire… Ça me fait tout drôle, mais indéniablement, ça fait du bien de voir son visage s’éclairer.

L’accompagnement va d’abord l’aider à prendre soin d’elle. A mettre en place des stratégies pour avoir du temps pour elle. Elle n’a aucune autre difficulté : elle a le permis, elle n’a pas d’addiction, elle est jeune (si assurez vos qu’être vieux est une difficulté sur le marché de l’emploi), elle est intelligente.

Mais tout ça, elle l’a complètement occulté. Elle est devenue une sorte d’abnégation à elle toute seule, une négation de la vie.

Alors, elle va devoir renaître. Cela passe par de bons et de mauvais moments. Par des questionnements difficiles et des repositionnement. Mais la finalité est toujours la bonne : se retrouver soi, s’aimer un peu plus, s’accepter et accepter que le monde tourne aussi sans nous, mais qu’il tourne aussi grâce à nous.

A va y arriver avec brio, elle va savoir choisir sa voie et maintenir le cap, coûte que coûte…

0

#portrait du jour…41

Il est assis en face de moi, et il m’énerve aujourd’hui.

Mais alors il m’énerve ! Il est insupportable ce matin, c’est viscéral. L a 44 ans, il est accompagné depuis quelques mois.

Il était arrivé au premier entretien me disant que dès qu’il aurait une voiture il pourrait bosser. Je me souviens avoir pensé « Ou pas ». Parce que c’est ce qu’on pense parfois, sans rien y trouver de méchant, de rabaissant. Je me suis dit que lorsqu’on habite en ville, on peut travailler sans voiture. Que j’accompagne évidemment plein de gens qui le font.

Comme ce type de discours cache presque toujours autre chose, et que ce n’est pas vraiment au premier entretien que tu mets les gens face à leurs paradoxes, je me suis tue, et j’ai noté ce détail dans un coin de ma tête.

Et ce matin, il me provoque. Sur les étrangers, sur les barbus, les « vous savez quoi mais si les autres là ». Je me rappelle son prénom, il ne s’appelle pas Georges, ni Samuel. Je le regarde dubitative. Son nom est à consonance italienne, mais bon, les italiens qui vivent en France sont parfois racistes… Si si j’en connais je vous jure.

La discrimination, le racisme, ça me hérisse. Alors il m’énerve. Je ne sais même pas pourquoi il tient des propos aussi abjects, si ce n’est que les barbus lui ont pris son travail. Quel travail, c’est un mystère. Il ne m’en a jamais parlé avant, je reste silencieuse, mais je bous intérieurement.

Je suis sur le point d’exploser quand je me reprends. Une lumière traverse mon esprit:  » Vous êtes musulman. »  Ce n’est pas une question. Il est musulman, je le sais, je viens de m’en rappeler.

Il s’arrête net. Evidemment qu’il l’est. Il n’explique pas ses mots et embraye directement sur la discrimination dont peuvent faire l’objet les minorités.

Je cherche la caméra. Il n’y en a pas. Alors je l’écoute. Simplement. En faisant du mieux que je peux pour ne pas juger ou laisser ma propre colère prendre le dessus.

Il me fait un speech entier sur la discrimination. Tout y passe. Il est aux antipodes complets de ce qu’il me disait 10 minutes plus tôt. Il lit l’incrédulité sur mon visage (oui je veux bien être impassible mais j’ai des limites) et l’interprète de travers. Bien sûr, je m’appelle Emilie, je suis blanche, je ne porte pas le voile et j’ai moins de 45 ans, je ne connais pas les discriminations.

Dans le fond, il a raison. J’ai une conscience aiguë de ma position de privilégiée. Bien évidemment, j’ai dû me bagarrer pour être là où j’en suis aujourd’hui, accepter des jobs moins stimulants ou très éloignés de ma vision du monde. Mais je ne connais pas les bancs de Pôle Emploi. Je n’ai presque jamais été au chômage. J’ai de la chance. Je le sais. J’ai fait face à la discrimination malgré tout, mais effectivement pas au même degré.

Tout est question de perception.

Je ramène la discussion à lui. Maladroitement, j’y parviens. Il a un trou de 4 ans dans son CV et je veux qu’il m’explique, c’est le moment, il est prêt.

Il avait un poste qu’il adorait. Et il devait être pérennisé. Selon lui, il aurait été évincé du recrutement suite au racisme de deux membres de l’équipe. Selon lui, il aurait été victime de discrimination à l’embauche à cause de sa couleur de peau, de son origine, et de sa religion.

Evidemment, je ne peux pas prendre position sur une situation vieille de 5 ans et dont je n’ai aucune des clefs.

Alors je continue de l’écouter. Et j’essaie de lui faire prendre conscience que sa colère n’a jamais été apaisée. Il a dû quitter, et mal quitter en plus, un poste dans lequel il s’est projeté. Il en a gardé une haine des employeurs et une méfiance systématique envers de potentiels collègues qui se lisent sur son visage et entravent la suite. Il tique. Il a raison non ? Je ne sais pas, je ne suis pas là pour juger ça. Il affirme qu’il en est sorti. De ?

Il a coulé. Il a sacrément coulé quand il n’a pas eu le poste. Il a fini de tout gâcher. Il a perdu sa voiture à ce moment là (défaut d’assurance). C’est pour ça qu’il cristallise sa recherche d’emploi sur le fameux véhicule. Tout a toujours une explication.

Il se pense victime de discrimination parce qu’il n’a pas tourné la page. Je ne suis pas la mieux placée pour l’aider.

Je l’avais orienté sur un autre suivi, qu’il a abandonné rapidement.

Il m’a énervé ce matin, et ensuite, je l’ai un petit peu compris…