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#portrait du jour…30

Elle s’appelle C.

Je ne suis pas sûre de réussir à bien la décrire, je me sens tellement intimidée. Comme une fillette.

C, je la rencontre il y a quelques années au parc. C’est l’endroit où les mamans se sentent en sécurité, où elles se disent qu’elles pourront discuter. C’est ici que je la rencontre vraiment, parce que nous nous sommes déjà croisées dans un tiers-lieu et j’avais eu envie d’approfondir la discussion.

Elle est la zénitude incarnée. C’est une chaude journée, et son bébé de quelques semaines, est posé presque nu sur une couverture au sol. Ses aînés jouent autour, quand je déboule avec ma propre tribu pour le picnic.

Je crois me souvenir que nous nous étions dit que nous parlerions portage. Je crois, mais je n’en suis plus tout à fait certaine.

Rayond’soleil squatte direct la couverture, et moi, je passe des heures entières à angoisser que mon Avalanche n’écrase le bébé. Il va bien entendu jouer de mon stress pour me faire tourner en bourrique, le roi de la brèche, les sens toujours aiguisés… Avalanche a un sens du relationnel particulier et j’ai longtemps été terrifiée à l’idée d’être vue comme une mauvaise mère, parce que j’avais un petit garçon au verbe haut et à la main légère…

C…Elle est forte et fragile. Sa tête est rasée, et elle a un sourire franc, large, celui qui découvre toutes les dents. Elle parle fort, mais elle ne crie pas. Elle fait toujours attention à ce qu’elle dit. Elle emmène les choses doucement, elle veut que son interlocuteur soit prêt.

Elle est la bienveillance incarnée. Elle ne juge jamais personne. C’est admirable. Je ne l’ai jamais entendue dire quelque chose de négatif sur quelqu’un. Elle a toujours une chose spéciale à se rappeler sur les gens qu’elle croise, et un mot gentil et valorisant à leur dire.

C est une entrepreneuse. C’est dans son sang, dans ses veines. Elle a récemment monté des ateliers pour favoriser la communication entre les parents et les enfants. Je bade. Si je me compare à sa façon d’aborder les enfants, je me sens comme une mère en carton.

Elle ne se contente pas d’être bienveillante. Elle pose SES limites. Elle les exprime, parfois même avec ferveur. Elle  considère les enfants responsables de leurs propres actes, sans les culpabiliser. Je bade (bis).

C a aussi été à l’initiative de cercles de femmes. Et quand elle est partie vivre loin de nous, j’ai écouté la gratitude.

LA GRATITUDE. Pure et brute. Ces femmes étaient pour certaines simplement venues la remercier pour son travail. Elle a souri toute la soirée, de ce sourire qui découvre toutes les dents. Et elle a serré les gens contre son cœur en murmurant des mots personnels pour chacune des personnes présentes. Pas des phrases toutes faites ni des bateaux. Des choses douces, qui allaient droit au cœur.

C elle a su faire de ses blessures d’enfant ses forces d’adultes, et de les partager, parce que les forces ne se divisent jamais, elles se multiplient quand on veut les prêter. Quand j’ai dit qu’elle me manquerait, elle m’a répondu que le temps et la distance n’existent pas.

Elle a raison. Je sais pourtant que son arrivée n’a pas été simple pour elle, mais rapidement, le temps et la distance ont disparu pour ne laisser que l’amour, puissant et inconditionnel rallier son cœur et ceux des gens qui l’aiment ici. Elle vous dirait que des puissances supérieures veillent sur elle.

Je continue de croire qu’elle est une luciole elle aussi, un être de lumière, envoyée ici pour nous guider sur les traces d’un monde meilleur. Un monde dans lequel chacun traite son voisin avec respect, voit dans ses défauts des douleurs à guérir, dans ses manquements des blessures héritées du passé.

Un monde dans lequel la hiérarchie entre humains n’a pas lieu d’être, dans lequel les enfants peuvent s’exprimer et être bien traités, dans lequel chacun lutte contre les inégalités ou les inéquités (je vous laisse la charge de faire la différence, elle vous appartient), dans lequel on se réjouit de la réussite d’autrui, dans lequel on espère toujours le meilleur pour les autres…

Bref, C je l’admire, et même pas en secret, parce que je lui ai déjà dit. Elle m’a beaucoup guidée, beaucoup sans même parler parfois, juste avec son sourire, franc qui découvre toutes ses dents…

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#portrait du jour…7

J’ai rencontré P il y a plus d’un an.

Elle parle mal le français, elle fait de son mieux. Notre premier entretien n’est pourtant pas difficile. J’ai rapidement pris l’habitude de prendre mon temps. Rien ne sert de brusquer les rencontres, je prends toujours une heure la première fois.

Force m’a souvent été de constater que c’est nécessaire.

P est seule en France avec ses deux enfants, adolescents. Elle est hébergée en centre d’urgence depuis plusieurs mois. Un deux pièces. Les enfants ont la chambre, elle dort sur le canapé. Mais elle ne se plaint pas. Elle a un toit. Et elle sautille presque dans mon bureau. Elle vient enfin  d’obtenir le droit de travailler.

« Tu sais Madame Emilie, je vais pouvoir rendre à la France un peu de ce qu’elle m’a donné! ».

Et que vous a-t-elle donné cette France P ?  Je ne dis rien, mais j’ai dans la tête le sort et l’accueil trop souvent réservé à ceux que nous appelons les « migrants ».

P est née en Angola. Elle a fuit il y a 3 ans, ses deux mômes sous le bras, après le massacre de toute sa famille. Elle a vu des choses qu’elle me raconte, j’ai des frissons…On voit les cicatrices de l’âme avant celles du corps…

Elle a eu le courage de fuir de peur d’être la prochaine. Elle est arrivée ici au terme d’un périple difficile qu’elle n’évoque qu’à demi mot.

Des mois entiers de galère. Des sigles que vous ne connaissez pas…CADA, OFI, CIR*… Comme si elle venait prendre quelque chose.

*Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile, Office National de l’Immigration, Contrat d’Intégration Républicaine.

Mais P garde la gratitude dans son cœur. La France lui a sauvé la vie, peu lui importe le regard de certains d’entre nous.

Et P est prête à tout pour rendre à la France ce qu’elle lui a donné. Sans se rendre compte de la richesse de ce qu’elle même a déjà donné à notre pays. Son fils est un espoir de la boxe, sa fille est elle aussi scolarisée. Tous bien intégrés. Ne restait qu’elle, et elle veut tout faire. Elle veut participer à l’effort national.

Pourtant, au fil des entretiens, je vais me rendre compte à quel point la préfecture peut lui mettre des bâtons dans les roues (à elle comme aux autres) et l’empêcher de poursuivre ses missions d’emploi. A chaque échéance le même tressaillement. J’appelle, j’envoie des mails, je me fâche, je hais ce système qui la prend en otage.

Je la redirige vers des associations, des juristes. Elle garde son éternel sourire quand tout en moi hurle à l’injustice. Je l’admire. Vraiment. Sincèrement.

La situation de P a fini par se stabiliser un temps. Vrai appart, vrai contrat de travail mais toujours cette épée de Damoclès du titre de séjour au dessus de la tête. Pourtant, nous savons tous qu’elle ne peut pas retourner vivre dans son pays, qui lui a tout pris…

Hypocrisie administrative. Hypocrisie. 

Elle continue de sourire, et de penser que tout va s’arranger. Avec ses coiffures déjantées, son parfum à la vanille et sa bonne humeur, elle s’accroche même quand c’est dur, même quand vous la regardez de travers, même quand tout va de travers. Elle sourit, elle rit comme pour dire à la vie que c’est toujours le beau qui gagne à la fin.