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#portrait du jour 44

S partage ma vie depuis près de 10 ans.

Elle a connu mes 3 enfants, et je pense qu’elle a aimé et aime encore chacun d’entre eux.

Elle n’est pas sur les réseaux sociaux, elle a eu une vie loin d’ici avant, avant nous. Elle est animatrice au périscolaire.

C’est elle qui accueille les chères têtes blondes, brunes et rousses le matin, qui gère le repas de midi et qui récupèrent ces mêmes petits mômes version épuisée et donc surexcitée le soir, pour les accompagner jusqu’à l’heure des parents.

Elle parle fort, avec son accent pas auvergnat. Elle les remue parfois, elle secoue les parents avec son franc parler.

Elle est là, irremplaçable S tous les matins ou presque et tous les soirs ou presque.

Elle pose des pansements sur les petits bobos, aide les plus jeunes à s’habiller, prépare le goûter en leur laissant un maximum d’autonomie, rassure les uns, câline les autres, et pour finir, elle est un appui sans faille au moment si délicat des devoirs.

S elle est un pilier pour les petits, une amie pour les plus grands.

Mon grand m’a dit qu’elle avait été assistante sociale, quand elle n’habitait pas encore en Auvergne et franchement, quand je la regarde toute en délicatesse mesurée, je me dis que c’est sûrement vrai.

Elle a une réserve incroyablement empreinte d’amour avec les enfants. Elle n’a jamais relever le handicap de Rayond’soleil sinon au moment de se battre pour qu’elle puisse être accueillie.

Elle fait des heures supplémentaires pour les parents retardataires, sans jamais râler, ou faire peser une quelconque culpabilité sur eux. Le matin, elle est toujours de bonne humeur, a toujours un mot gentil pour nous, les lève-tôt, ne nous regarde jamais comme les monstres qui abandonnent leur progéniture à une heure indue, ne nous avoue jamais si ladite progéniture lui a fait vivre un enfer, même quand eux avouent sans scrupule. Elle se contente de hausser les épaules en souriant, et ses yeux disent « tout est pardonné ».

S est une fée du quotidien, une héroïne sans cape, mais avec des feutres, une gentille chef de camp aux milles idées pour dégourdir nos petits, et aux milles autres pour les occuper. Elle joue au ballon en été et invente des milliers d’activités manuelles, celles là même qui m’horripilent, parce que c’est toujours moins beau que sur le modèle, que tu mets 10 fois plus de temps que prévu, que ton môme te regarde avec espoir et toi, au fond de toi tu sais que tu vas pas assurer… S assure. Même quand c’est moche à la fin, et même quand elle doit y passer tous les soirs (la soirée découpage, la soirée collage, la soirée peinture, la soirée finitions…) elle garde le smile.

Les mômes l’adorent, c’est un juste retour. On ne récolte que ce que l’on sème. Elle sème des graines de joie, elle récolte du bonheur.

A l’heure où certains travaillent pour payer leurs factures, S bosse avec son coeur. Avec son âme.

Je lui ai toujours remis chacun de mes enfants avec une confiance absolue. Absolue. Et je n’ai jamais eu à angoisser au moment de les récupérer. Je sais qu’elle joue son rôle à merveille et il me paraît juste de venir saluer tout ce qu’elle met en oeuvre pour que nos enfants se sentent bien et que beaucoup prennent malheureusement pour acquis. Non, elles ne sont pas toutes aussi bien que S, oui F est super elle aussi, et tout aussi investie, non ce n’est pas un dû, oui, réalisez votre chance.

Le monde obscur du handicap m’a appris une chose, c’est reconnaître les belles personnes quand j’en croise. Et S comme F sont de belles personnes.

Merci. Pour Calme de lune, Avalanche et un tout petit peu plus pour Rayond’soleil. Merci pour les carrés de chocolat, les câlins, les pansements, les yeux froncés même s’ils rigolent, les encouragements et tellement tout le reste…

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#portrait du jour…36

P a cinquante ans.

Elle est infirmière pédiatrique dans le service génétique depuis mille ans. Tellement longtemps qu’elle fait partie du décor et que personne n’imagine la vie sans elle là-bas.

Elle en a vu passer des petits mômes cabossés par la vie. Certains qui arrivaient debout une fois et assis la fois suivante.

Elle en a fait des prises de sang sans jamais poser de questions, sans jamais faire mal non plus.

Elle croit bien qu’elle a toujours su y faire avec les enfants. Elle les aime, elle les comprend bien. Elle se coiffe comme eux tous les matins : pas. Comme ça, quand ils arrivent avec leur petite bouille encore ensommeillée, elle trouve qu’ils se ressemblent un peu.

Ses grands yeux bleus en ont pleuré des larmes secrètes. C’est la vie, elle est loin d’être aussi rose que ses bracelets. Elle en a au moins dix mille autour du poignet, ça focalise l’attention de ses petits patients quand elle enfonce l’aiguille dans leur minuscule veine.

Elle est toujours gaie, parce que c’est ce qui met les petits en confiance. Elle chante en préparant le matériel. Elle ne les prend pas pour des oiseaux tombés du nid pour autant. Les détendre oui, cent fois oui, mais les berner, pas question ! Elle leur explique tout ce qu’elle va faire. Avec les vrais mots, pour qu’ils comprennent bien.

Elle parle aux enfants, et parfois un peu aux parents. C’est surprenant pour les adultes d’être ainsi un peu écartés de la consultation mais en même temps, ça sonne doux de voir leur progéniture traitée comme de vraies personnes, capables de raisonner, de comprendre et d’accepter.

Force est de constater que cela fonctionne. Malgré l’appréhension et les patchs qui rendent la peau toute bizarre, les enfants se succèdent, allongés sur le lit médicalisé ou pour les plus grands bien calés dans le fauteuil. La plupart du temps, ils ne pleurent pas, mais ça peut arriver. Alors elle les console. Il y a souvent plus de peur que de mal, ils sont donc faciles à réconforter.  » Vas-y tiens fort le pansement pour ne pas avoir de bleu ! Comment ? Non tu n’auras pas de rouge non plus, ne t’inquiète pas ! Oui, voilà comme ça ! ».

C’est son naturel que les enfants aiment parce que les enfants sont comme ça, ils n’aiment pas qu’on fasse semblant, ils n’aiment pas qu’on joue le jeu, ils veulent du vrai, du brut, du pas calculé.

Et quand elle voit passer les mauvaises nouvelles, elle la sent se serrer, sa gorge. Elle est comme ça P, elle les voit 5 minutes chaque année et pourtant elle les aime tous. Ses petits protégés le lui rendent bien.

Elle a un carton plein de cadeaux. Des babioles, des bricoles qui n’ont pas de valeur marchande. Ses trésors ont la valeur du courage des valeureux petits patients, qui acceptent de la laisser enfoncer une aiguille dans leur bras mince, sans trop se bagarrer, sans lutter jusqu’à la lune.

Elle en a entendu des mots d’enfants, des maux de parents. Elle connait le soulagement, elle connait le chagrin, elle sait les changements de service, elle sait tout ce qui fait la vie d’un hôpital. Elle maîtrise son rôle, ses missions, et elle le fait avec un sourire franc, parce que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé de rendre leur quotidien un peu meilleur, leur passage un peu plu acceptable.

Elle donnerait tout pour savoir quitter leurs regards en même temps que sa blouse. Pour être capable de les laisser à l’hosto à l’heure où elle rejoint sa propre famille, s’estimant chaque soir heureuse et chanceuse de n’avoir jamais eu à vivre tout ce qu’ils doivent traverser. Mais tous les jours, ils rentrent avec elle, ils envahissent son cœur, son cerveau. Elle est comme ça, elle n’y peut rien. Et ça fait 30 ans que ça dure, vous n’imaginez pas tous les enfants qui vivent à l’intérieur de P.

Elle sait ce qu’ils lui apportent, mais ne s’est jamais réellement posé la question de tout ce qu’elle leur apporte. Elle vous dirait qu’elle fait son travail, c’est tout. Sauf qu’elle le fait avec le cœur, et c’est déjà beaucoup !

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#portrait du jour…11

On va l’appeler L parce que je ne connais pas son prénom.

C’est drôle dit comme ça, mais vous allez comprendre.

Je la rencontre dans ma vie d’avant, je l’accompagne si on veut, à ma manière, à sa manière.

Je la repère dès qu’elle entre dans le magasin, à chaque fois. Elle est aussi grise que ses éternelles tenues, aussi terne qu’un jour de pluie. Elle a les cheveux gris, les sourcils aussi, ses yeux sont…gris et tristes, même son teint est gris !

Elle vient une fois le matin et une autre l’après-midi. Tous les jours, toutes les semaines, depuis des mois.

Elle prend deux bricoles pour manger. Elle ne marche pas, elle flotte. Tellement légère, fragile, et pourtant, et c’est assez antinomique, son pas est lourd, comme celui d’un éléphant, comme si elle portait toute la misère du monde sur ses frêles épaules.

Elle parle toujours très doucement, du bout de ses lèvres pâles, dans un soupir. Elle ne sourit pas, elle ne sourit plus. Elle entasse ses courses sur le tapis, elle s’arrange pour prendre le moins de place possible.

Elle s’excuse de vivre.

L n’a pas toujours été comme ça, avant on ne la repérait pas dans la foule. Elle vivait aux côtés des autres, dans une vie normale, classique, bien balisée.

Puis tout a chaviré.

Je le sais, parce que tous les jours, deux fois par jour, toutes les semaines depuis des mois, elle attend que j’ouvre ma caisse pour pouvoir se confier. Alors entre une commande et une factu, j’ouvre….

Et tous les jours, deux fois par jour, toutes les semaines et ce depuis des mois, elle me noie de sa tristesse et de son chagrin.

Son drame est tellement banal qu’elle pense qu’il n’intéressera personne. Elle est presque surprise de trouver mon oreille attentive, mon regard qui lui montre que je ne me contente pas d’encaisser !

Son mari l’a quittée l’an dernier. Comme des milliers de couples qui se font et se défont, parfois dans l’indifférence la plus totale. Elle n’avale pas, L. Elle ne fera jamais son deuil.

52 ans et sa vie est terminée. Il était absolument tout pour elle. TOUT.

Comprenez, ils n’ont jamais eu d’enfant. Il n’en avait pas envie, pas le temps. Et elle ? Elle en aurait bien voulu un, juste un mais elle a accepté sa décision, elle l’aimait tant qu’elle ne voyait que son bonheur.

Ils n’avaient que des amis à lui. Comprenez, ils ne faisaient pas tout à fait partie du même monde.

Peu à peu et aveuglée par son amour pour lui, elle s’est isolée…Et quand il l’a quittée l’an dernier, elle s’est retrouvée terriblement seule. Elle n’a rien vu venir. Un jour, ils vivaient leur routine, comme avant, le lendemain, il vidait son armoire de ses costumes et pillait toutes les couleurs qu’il y avait dans son cœur à elle.

Elle est restée dans leur petit appartement, devenu trop grand pour elle, et surtout bien silencieux. Elle n’a ni ami, ni travail, ni enfant.

Personne ne sait qu’elle existe. Quand en est-on arrivé là ?

L vient deux fois par jour, tous les jours de toutes les semaines, depuis des mois, parce que je crois bien que je suis la seule personne à qui elle adresse encore la parole…

Et croyez-moi que dans cette misère affective, on sous-estime souvent la valeur d’une attention et d’un mot gentil. Je ne juge ni le mari, ni L. J’écoute c’est tout.

Et souvent depuis mon départ du magasin, je me demande que L est devenue…J’espère qu’elle s’est accrochée, et que quelqu’un aura remis un peu de bleu dans ses yeux, et de rose sur ses joues…

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#portrait du jour…7

J’ai rencontré P il y a plus d’un an.

Elle parle mal le français, elle fait de son mieux. Notre premier entretien n’est pourtant pas difficile. J’ai rapidement pris l’habitude de prendre mon temps. Rien ne sert de brusquer les rencontres, je prends toujours une heure la première fois.

Force m’a souvent été de constater que c’est nécessaire.

P est seule en France avec ses deux enfants, adolescents. Elle est hébergée en centre d’urgence depuis plusieurs mois. Un deux pièces. Les enfants ont la chambre, elle dort sur le canapé. Mais elle ne se plaint pas. Elle a un toit. Et elle sautille presque dans mon bureau. Elle vient enfin  d’obtenir le droit de travailler.

« Tu sais Madame Emilie, je vais pouvoir rendre à la France un peu de ce qu’elle m’a donné! ».

Et que vous a-t-elle donné cette France P ?  Je ne dis rien, mais j’ai dans la tête le sort et l’accueil trop souvent réservé à ceux que nous appelons les « migrants ».

P est née en Angola. Elle a fuit il y a 3 ans, ses deux mômes sous le bras, après le massacre de toute sa famille. Elle a vu des choses qu’elle me raconte, j’ai des frissons…On voit les cicatrices de l’âme avant celles du corps…

Elle a eu le courage de fuir de peur d’être la prochaine. Elle est arrivée ici au terme d’un périple difficile qu’elle n’évoque qu’à demi mot.

Des mois entiers de galère. Des sigles que vous ne connaissez pas…CADA, OFI, CIR*… Comme si elle venait prendre quelque chose.

*Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile, Office National de l’Immigration, Contrat d’Intégration Républicaine.

Mais P garde la gratitude dans son cœur. La France lui a sauvé la vie, peu lui importe le regard de certains d’entre nous.

Et P est prête à tout pour rendre à la France ce qu’elle lui a donné. Sans se rendre compte de la richesse de ce qu’elle même a déjà donné à notre pays. Son fils est un espoir de la boxe, sa fille est elle aussi scolarisée. Tous bien intégrés. Ne restait qu’elle, et elle veut tout faire. Elle veut participer à l’effort national.

Pourtant, au fil des entretiens, je vais me rendre compte à quel point la préfecture peut lui mettre des bâtons dans les roues (à elle comme aux autres) et l’empêcher de poursuivre ses missions d’emploi. A chaque échéance le même tressaillement. J’appelle, j’envoie des mails, je me fâche, je hais ce système qui la prend en otage.

Je la redirige vers des associations, des juristes. Elle garde son éternel sourire quand tout en moi hurle à l’injustice. Je l’admire. Vraiment. Sincèrement.

La situation de P a fini par se stabiliser un temps. Vrai appart, vrai contrat de travail mais toujours cette épée de Damoclès du titre de séjour au dessus de la tête. Pourtant, nous savons tous qu’elle ne peut pas retourner vivre dans son pays, qui lui a tout pris…

Hypocrisie administrative. Hypocrisie. 

Elle continue de sourire, et de penser que tout va s’arranger. Avec ses coiffures déjantées, son parfum à la vanille et sa bonne humeur, elle s’accroche même quand c’est dur, même quand vous la regardez de travers, même quand tout va de travers. Elle sourit, elle rit comme pour dire à la vie que c’est toujours le beau qui gagne à la fin.

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le dépassement de soi

Le dépassement de soi, c’est accomplir des choses dont on ne se sentait pas capable de prime abord.

Pour certains, ce sera accomplir de grandes choses, pour d’autres sortir dans la rue.

Rayond’soleil c’est mon exemple à moi de dépassement de soi. Hier, elle a encaissé une rando de 6 kms. Alors forcément, même si elle est rentrée avec le sourire de celle qui a poussé jusqu’au bout, les larmes n’étaient pas loin. Les larmes pour ne pas monter l’escalier, pour ne pas mettre son pyjama, pour faire ceci, ou cela. Jusqu’à ce que je lui dise « Tu es fatiguée, n’est ce pas? Tu t’es dépensée, mais tu es fatiguée! ». Ce n’était qu’une constatation, mais cela lui a fait un bien fou.

Le salaire du dépassement de soi, au delà de faire grandir notre propre estime de soi, c’est aussi la reconnaissance dans le regard de l’autre.

Quand j’ai créé ce blog, c’était mon dépassement de moi. Je suis une personne extrêmement timide. Et susceptible. Exposer ici mon style d’écriture, et mes sentiments, mes états d’âme, c’était m’exposer doublement. A la critique, mais aussi aux regards. Finalement, je ne reçois que de rares commentaires négatifs, ou méchants, et c’est tant mieux. Je ne sais pas si j’aurai su accepter. Je crois que ce sont mes enfants qui m’en ont donné la force. Cette petite fille pas ordinaire, et ses frères, tout aussi exceptionnels à mes yeux, m’ont aidée à grandir, et à m’exposer aux jugements qu’ils soient positifs ou négatifs. Quand j’ai fait le bilan de ma vie professionnelle il y a peu, j’ai décidé de tout faire pour me reconvertir. Ce qui implique de prendre des risques et de m’exposer, une nouvelle fois. Réponse tout bientôt. Mon dossier vaut-il le coup d’être lancé? On verra. Moi j’y crois. J’ai accompli plus de choses en peu de temps, qu’en toute une vie. Je me sens toute neuve, et malgré les pépins de santé, pleine d’envies. Des envies nées de ce dépassement que j’ai dû m’imposer pour avancer. 

Certains d’entre vous n’ont pas encore trouvé la force d’avancer, et de dépasser les limites que vous vous êtes fixées tout seul. C’est toute seule que je n’ai pas osé écrire avant. Toute seule que j’ai sabordé mes études, toute seule que je me suis enfermée dans le rôle d’observatrice, toute seule toute seule toute seule. Vous ne le pensez pas, mais vous êtes la clef

Quand je vois ma fille marcher avec autant de joie, car c’est de la joie, alors je me dis que le combat sur la vie était gagné d’avance. Quel exemple! La volonté dont nos enfants savent faire preuve est étonnante. Ils se foutent pas mal de ne pas réussir tout de suite. L’essentiel est d’avoir essayé. Et essayé encore. Pour certains les essais seront nombreux, mais ils n’abandonnent pas. Pour peu que vous apportiez la reconnaissance nécessaire, ils n’abandonnent pas. Parce que le plus frustrant, c’est de ne pas voir l’effort récompensé. On peut ne pas atteindre l’objectif, ne pas réussir à avancer, si quelqu’un nous dit « c’est chouette ce que tu as fait! », alors, l’échec n’en est plus un, et devient un essai. 

Je me questionne beaucoup sur les punitions/récompenses en ce moment. Et si, au lieu de sanctionner les mauvais comportements, on renforçait les bons? Si on ignore le comportement indésirable, il ne perdure pas dans le temps. Honnêtement, ça demande un self-contrôle incroyable. Mais ça paye vite! j’essaie de l’appliquer. Le truc d’Avalanche pour me faire tourner chèvre, c’est de refuser de s’habiller le matin. Alors je commence par lui, et s’il rechigne, je le plante dans sa chambre en pyjama, en disant « tant pis, je vais gérer ta sœur, soit tu t’habilles, soit tu vas à l’école en pyjama! » Et vu que sa sœur est déjà partie à l’école avec le déguisement qu’elle refusait de quitter, il sait que je peux le faire. Lâcher-prise, ça s’appelle. Et le lâcher-prise, ça demande un gros, gros dépassement de soi, et des conventions sociales établies. Revenons à notre petit mouton. Il s’habille fissa depuis, et coopère le matin. Je le félicite à chaque fois. Comme je félicite Rayond’soleil à chaque fois qu’elle essaie de mettre ses chaussettes. C’est anodin pour moi, mais c’est un truc de fou pour elle de mettre ses chaussettes. Ça demande une coordination et une concentration que JE n’imagine pas, parce que c’est automatique pour moi. Quand elle saura mettre ses chaussettes, je la pousserai un pas plus loin: il faudra apprendre à attacher les fermetures éclairs, les boutons…Un pas après l’autre. Sa récompense quand elle s’habille? Un tchek: comprenez: une tape dans la main ouverte, une tape poing fermé, et un pschiiiit le pouce en arrière. Dérisoire? Pour vous! Pour elle, c’est de la reconnaissance. Son salaire! Ce qui la pousse à franchir les barrières que la société voudrait lui imposer. Le tchek ne fonctionne pas pour tout, on adapte bien entendu à la hauteur de l’effort fourni. 

Votre enfant est peut être porteur d’un handicap. C’est triste. Mais ce n’est pas pour autant qu’il sera malheureux. C’est ce que la société veut faire croire. Non, on n’est pas heureux qu’en bonne santé. Nos enfants ont une force incroyable. Je vais vous raconter un truc: ma fille a un copain, le petit M. En début d’année, M. ne supportait pas que je le regarde. Il criait et pleurait. Puis on s’est apprivoisé, tranquillou. (oui il ne reste que moi pour dire tranquillou…) Lundi, il m’a offert un dessin, et ce matin, il m’a fait un bisou, furtif, mais un bisou quand même. Pour M. c’est se dépasser que d’accepter le contact physique. Je ne l’ai pas vu aussi joyeux qu’en ce moment depuis le début de l’année.

Alors le dépassement de soi, prend de multiples formes: essayer de se redresser sur le bras, faire  20 minutes de Pilates chaque jour, se tenir debout, faire une randonnée sans aide mécanique, monter un dossier, suivre un régime plus ou moins stricte, apprendre à s’aimer juste un petit peu, tenter de déchiffrer le prénom des copains, écrire le sien, tout mener de front, sourire même quand la vie n’est pas rose, mettre ses chaussettes, enfiler les manches de son pull…

On est tous différents, et rien de ce qu’on entreprend ne devrait être insignifiant pour les autres. On devrait apprendre à ouvrir nos cœurs suffisamment pour que l’empathie y ait toute sa place. Alors on saurait reconnaître l’effort fourni, et faire ce petit geste qui va emmener la personne encore plus haut, un pas plus loin que ce dont elle pensait être capable. 

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