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#Portrait du jour…52

Il s’appelle C et il est fragile.

Dans ses yeux, ce que je lis ce sont les restes de l’enfance qui refusent de partir. Mais pas une enfance joyeuse, heureuse, non, il a les yeux tristes d’un petit garçon délaissé, usé, d’un vieux petit garçon en fait.

Il multiplie les couacs pour se rendre détestable, à l’instar d’un sale gosse capricieux. Il joue avec son employeur, avec les recruteurs, avec moi aussi. Il défie, sans cesse, le menton belliqueux et la mèche rebelle.

Que défie-t-il au fond ? L’autorité ? Je n’en ai pas. Je ne suis pas là pour ça. Et pourtant, quand il se plante exprès, j’enrage. J’ai bien dit  qu’il n’y a qu’en se plantant qu’on pousse en atelier la dernière fois, là il pousse le bouchon un peu trop loin, et il ne s’appelle pas Maurice.

Entre mise au point et froncement de sourcils, je devine une faille que je ne trouve pas. Des semaines de brassement d’air, un vrai ventilateur.

Et je m’en veux de lui en vouloir, après tout, il est maître de sa vie, et je ne peux que tenter de lui donner des clefs. Libre à lui de les utiliser ou non. Je ne peux m’attribuer ses difficultés, au même titre que je ne pourrai pas non plus m’attribuer ses succès.

Il est parfois bien difficile de rester bienveillante. Je sens que c’est ma propre frustration qui s’exprime, ma propre impuissance. Il me faut beaucoup d’énergie pour réussir à me repositionner.

C n’est pas, n’est plus un enfant. Mais il est toujours à vif, et si je souhaite l’accompagner, je dois l’aider à panser ses plaies. Difficile mission face à un gosse boudeur, j’ai parfois l’impression de retrouver le mutisme de mon adolescent…

Et comme avec un ado, la patience est de mise. C va se confier, lâchant ici et là des petites bombes. Ce que je prends pour des provocations sont des aveux déguisés et je prends la mesure de la souffrance qu’il ressent.

Difficile de la recevoir vraiment malgré tout, il en rajoute tellement dans ses propos qu’il n’est pas simple de trier la blague de la vérité. Je vais vite apprendre qu’il se cache derrière l’humour, et que tout est tristement vrai, douloureusement vrai, tellement douloureusement qu’il n’évoque le passé qu’en le tournant en dérision et de préférence en groupe.

Handicap physique, handicap sensoriel, handicap mental, handicap psychique, handicap social et maintenant handicap enfantin.

Il n’y a pas de mot pour décrire. Il n’y a pas de mot pour écrire. Il n’y pas toujours de justice, pas toujours d’amour, pas toujours de considération pour les sentiments de l’enfance, pas toujours de respect, pas toujours de soin, pas toujours d’adéquation.

Comment se relever, comment se construire, comment imaginer sa vie d’adulte alors que l’enfant n’a pas pu pousser sereinement ? Comment avancer quand tout n’est qu’obstacle ?

C se nourrit de ses rêves d’adolescent parce qu’il n’arrive pas à faire le deuil d’une enfance joyeuse, il n’arrive pas à se dire que c’est ça, la vie. Il se raccroche à ce qu’il peut pour ne pas affronter le noir de la nuit, il s’attache à ne pas grandir tout à fait pour revivre ce qu’il a manqué, il s’englue dans l’impossible pour ne pas sombrer, pour ne pas affronter…

Quel est mon rôle sinon de le comprendre et de recevoir ce qu’il accepte de donner ? L’aider à grandir ? Cela dépasse mes fonctions… Je l’aiguille, je réoriente. Et en attendant, je vais continuer à faire de mon mieux, même si ce n’est pas son mieux à lui…

 

 

 

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#portrait du jour…42

A est une amie, une amie croisée sur un forum il y a 12 ans. Comme l’autre A, elle a une histoire toute particulière.

Pendant des années, elle a vécu une vie normale et tranquille. Elle a eu deux filles, magnifiques, douces, tendres et rebelles.

Et un jour, sans prévenir, comme ça au volant, brutalement le flash. Le mauvais flash. La crise d’angoisse est allée de paire, évidemment.

A a été abusée quand elle était enfant. Violemment les souvenirs affluent, l’assaillent et la laissent chancelante. En une fraction de seconde, elle a perdu tous ses repères, et a vu son enfance voler en éclat. Tout ce qu’elle prenait pour acquis est parti en lambeaux, tout ce dont elle pensait se souvenir est un écran de fumée misérable.

A va pleurer des litres de larmes. Des litres. Elle va penser qu’elle en mourra bientôt. La souffrance est telle qu’elle sombre. Et puis, elle regarde ses filles et la rage monte, doucement, dans la douleur mais l’instinct de protection prend le dessus sur tout le reste.

Plus rien d’autre ne compte que de soustraire la chair de sa chair à cet homme dangereux, à ce prédateur, à ce pédophile. Le mot est froid, tranchant, acide.

Elle a pleinement conscience du cataclysme qu’elle va déclencher. Des années de silence, des années d’oubli pour sa part. Elle a la sensation d’avoir ouvert la boîte de Pandore et d’avoir libéré un monstre ignoble et ingérable.

La libération de la parole lui était vitale, pour elle, pour ses enfants, mais elle fût brûlante.

Et douloureuse. Elle a dû se heurter au déni. Ses proches l’ont rejetée. Il y avait évidemment ceux qui ne pouvaient y croire, un homme aussi bien, aussi respectable et aimant, elle déraillait, elle voulait attirer l’attention sur elle.

Et il y avait ceux qui savaient, qui avaient toujours su, et n’avaient rien fait. Peur de faire tâche, peur des conséquences pour la famille. Et elle alors ? J’avoue que la rage prend le dessus quand je pense à ceux-là. La rage, l’envie dingue de les gifler très fort, de leur hurler dessus. Comment ont-ils pu ?

Ils se sont détournés. Et elle en a eu mal à en crever.

La reconstruction a été longue, et fragile. Les retours en arrière ont été nombreux. Et pourtant, chacune de ses photos pue l’amour. Elle a su garder la foi. Elle a su maintenir le cap, garder sa cape et éloigner ses filles du prédateur, les préservant tout en répondant à leurs questions avec douceur et sans concession.

La vie, cette sale garce parfois.

A a eu du mal à s’en remettre, vraiment. Elle s’est inquiétée pour toutes les petites filles susceptibles de croiser son chemin. Elle a eu le ventre retourné en apprenant que certains, qu’elle avait pourtant alertés lui confiaient les leurs. Elle a eu du mal à accepter qu’elle ne pourrait pas sauver tout le monde, que ce n’était pas sa responsabilité.

Le dialogue rompu, la bombe lâchée, elle a entamé une thérapie, pour sortir tout ça, tenter de déposer quelques valises.

Et les retours en arrière sont toujours là, mais elle a appris à faire avec, à les accepter.

C’est une guerrière, une vraie, qui a su se relever de cette épreuve terrible, bon an mal an. Qui ne vous dira jamais qu’elle en est sortie grandie. Qui a su faire ce qu’il fallait, peu importe les conséquences.

Je la regarde souvent de loin, je vois sa mèche bouclée qui tombe en cascade, j’entends ses cris silencieux, et je me contente d’un mot, d’un seul, pour qu’elle sache que je saigne avec elle à chaque fois que la blessure se rouvre, parce que quand on a mal, rien n’est pire que d’être seule. Parce que je ne peux rien faire de plus pour elle. Parce que je rêverai de la serrer fort contre moi, parce qu’elle en aurait sûrement besoin, mais que même si j’étais géographiquement près, je ne sais pas si j’oserai.

Fucking respect ma belle.

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#portrait du jour…32

Elle s’appelle M, et vit le handicap depuis qu’elle est toute môme.

Elle m’a raconté la genèse du truc, mais finalement, ce que j’en retiens, c’est sa formidable capacité d’adaptation.

M ne peut presque pas se servir de l’un de ses bras.

C’est drôle, parce qu’avant qu’elle ne m’en parle, je n’avais pas fait attention. Pourtant, bien sûr son bras est frêle, puisqu’il n’y a pas beaucoup de muscles. Mais comme elle tient toujours ses cahiers avec, comme on voit en premier ses grands yeux brillants de vie, comme elle a toujours un mot gentil pour tous les gens qu’elle croise, même le matin, même avant d’être passée par la machine à café, son bras, on ne le voit pas.

Même quand on est un peu observateur.

M est une collègue, c’est pour ça que je publie son portrait pendant le week-end, elle va peut-être oublier de lire, elle va peut-être oublier de m’en parler.

Elle est drôle et gentille. Au sens noble de la gentillesse. On bafoue souvent le mot et on a tendance à regarder de haut les gens gentils, à les traiter en faibles. La gentillesse est pour moi la plus belle des qualités et une force incroyable.

 » Elle est super ta robe !  » ,  » Ça te va bien cette coupe ! » ,  » Vous avez l’air en forme ce matin ! » , « Beau boulot ». Elle repeint les murs du bureau en couleurs, avec bonne humeur, par sa simple présence et avec ses jolis mots.

C’est drôle, elle m’a manquée quand elle était pas là.

Enfin drôle non, naturel. Les gens qui distribuent la bonne humeur, c’est précieux. D’autant plus quand on sait à quel point la vie a pu être difficile. Compliquée. Douloureuse.

Les opérations qui se sont succédées , qui lui faisaient mal, qui n’ont pas eu les résultats escomptés en plus…

Le regard des autres, parfois terrible, hostile, moqueur. Elle n’en parle pas, il se devine derrière le voile sur les yeux.

La place à se faire, dans la vie de tous les jours. Dans le travail aussi, pas toujours simple.

On imagine que difficilement tout ce que peut impliquer un handicap comme le sien.

La voiture à adapter, et les adaptations qui coûtent très cher, l’inquiétude de ses parents, sa propre inquiétude.

On l’évoque quand je reçois une demande sur la page de l’association. Une maman enceinte, qui ne peut se servir de l’un de ses bras et panique un peu concernant sa future maternité. Elle aussi a eu quelques sueurs froides quand elle attendait sa fille.

Elle a un peu de recul et elle me dit  » Tu sais on y arrive. On ne peut pas de toutes façons, alors on fait autrement… » . Elle a porté sa fille, sans trop de difficultés, a réussi à la baigner, la nourrir, la sangler dans le siège auto, comme tout le monde ou presque malgré tous les films qu’elle s’est fait avant la naissance.

Bien sûr qu’il y a des moments de galère, elle ne va pas mentir. Mais elle a une chouette vie, et maintenant un petit bonhomme, dont elle arrive à s’occuper toute seule aussi, est venu agrandir la famille. Et elle gère, l’un et l’autre, et les deux ensemble.

Et elle distribue l’optimisme, me dit que je peux la mettre en contact avec des parents angoissés si jamais j’en ai besoin, qu’elle témoignera même si c’est pas forcément son truc.

Avec moi, elle parle ouvertement, me donne des astuces, c’est frais, c’est instructif. J’aime bien prendre les conseils, me nourrir de ce que les gens vivent pour évoluer, diversifier mes conseils, améliorer ma pratique.

Ce qui est chouette, c’est que je n’avais pas vu, elle est tellement sur-adaptée que je n’avais pas vu. JE trouve ça merveilleux et magique. Parce que personne ne s’y attarde et qu’on voit en premier sa personnalité.

MAGIQUE M, merci. Pour les compliments, merci pour les mains serrées, merci pour l’espoir donné, merci pour les clins d’œil, merci pour les partages, et surtout, surtout merci pour TA gentillesse. Tu vas me manquer tu sais…

 

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#portrait du jour…26

V a 56 ans. Elle ne sait pas trop qui elle est.

Elle ne vit plus depuis longtemps.

Elle a craqué il y a des années. Son mari est décédé, ses associés l’ont trompée, ses enfants ont connu des drames.

Le burn out s’est invité dans ce marasme. Elle n’a pas tenu bien longtemps. De deuil en deuil, elle est devenue une sorte de fantôme. Elle n’a plus rien à voir avec la femme qu’elle a pu être.

Elle était cheffe d’entreprise dans le BTP. Dans un monde d’hommes, elle avait réussi à faire sa place, à force de poigne et de combativité.

Puis le BTP a connu sa crise. Première marche de l’escalier vers l’enfer. Elle a dû s’associer.

La maladie de son mari, deuxième marche. La mort, comme une inéluctable évidence au bout d’un tunnel de souffrances.

Les associés en ont profité pour plus ou moins l’évincer, la boîte n’avait de toutes façons pas les reins assez solides. Arrivée à ce stade là de l’escalier, elle a commencé à chuter.

Dépression, pression. Elle a couvert financièrement les âneries de l’un de ses enfants, et a creusé son propre trou d’argent. Plaie d’argent n’est pas mortelle dit-on. Ou alors si, ça dépend.

Elle a tout vendu. Pris un appartement minuscule. Et commencé à souffrir physiquement.

Partout et tout le temps, elle a mal. Elle le ressent mais les examens ne montrent rien. Rien du tout.

Les médecins ont cherché longtemps. Au fond du trou, la vie a décidé de tenter de l’achever. Elle a perdu son petit fils, brutalement.

Des mois entiers pour essayer de s’en remettre. A grand coup d’antidépresseurs, de visites chez un psychiatre qui la prise pour une folle.

Et puis la vie qui continue, qui s’installe à nouveau, un bébé, une petite fille, puis une autre qui viennent ensoleiller ses journées.

Et la douleur, la douleur qui perdure, qui envahit tout son corps. Insidieusement d’abord. Elle sent ses membres se raidir un peu plus chaque matin.

Les médecins cherchent, elle passe une batterie d’examens, sans réponse. Un jour, le centre anti-douleur lui annonce une fibromyalgie.

Point.

Rien d’autre à mettre dessus. Des conseils d’hygiène de vie qu’elle n’arrivera jamais à tenir, parce qu’à la douleur, s’st mêlée la dépression et la déchéance. Elle prend un traitement si fort que plus rien ne l’atteint.

Elle a un homme dans sa vie, ou plutôt à côté de sa vie. Elle ne lui laisse pas de place, pas trop. Elle a tellement de dettes que même l’assistante sociale ne veut pas trop s’engager à l’aider. Nous montons le dossier de surendettement, elle n’a même plus peur.

Elle va être expulsée, elle a augmenté les doses de médicaments, en accord avec le psychiatre, et les doses d’alcool, en accord avec elle-même. Sa voiture est HS, et je me dis que ce n’est pas plus mal. Vu comme elle se déplace, entre douleurs et état second, il est plutôt raisonnable de la savoir prendre les transports en commun.

Quand elle ne pleure pas à grandes eaux, elle est complètement éteinte. Elle ne peut pas travailler le matin parce qu’elle n’arrive pas à se lever. Et le soir, j’ai peur que ce soit compliqué aussi.

J’avoue que je ne comprends pas tellement pourquoi je l’accompagne à l’emploi, alors que JE sais qu’elle ne peut pas, et que j’ai l’impression qu’elle aussi.

Finalement, seul le département, et ses belles obligations RSA ne voit pas ça. Alors je vais la garder pendant 8 mois.

Pendant 8 mois, je relayerai l’assistante sociale, jusqu’à ce qu’elle puisse changer, et soit mieux prise en charge. Pendant 8 mois, je prévoirai un stock de mouchoirs en papier pour chacune de ses venues, et un verre d’eau ou un café. Durant les deux derniers mois, je prendrai soin de la préparer à la suite, et de baliser le terrain avec le fameux RSA.

J’ai du mal avec ces obligations distribuées n’importe comment. Beaucoup. Obliger quelqu’un dans cet état là à chercher un travail,  c’est avant tout le mettre en danger…

 

 

 

 

 

 

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#Portrait du jour…14

C’est une guerrière. De celles qu’on respecte, et devant lesquelles on s’incline.

Elle n’a pas fait exprès, et elle n’aimera pas sûrement pas que je dise qu’elle fait partie de la meute, de celles qui portent leur armure nuit et jour.

A c’est la meuf qui tient debout, tu sais pas comment elle fait. Elle te répondra dans un sourire énigmatique qu’elle n’a pas tellement le choix non plus.

Mais tu vois le feu dans ses yeux, la rage, l’amour de la vie. Malgré…

Malgré la maladie de son môme, malgré son état d’urgence quasi permanent.

Rappelez-vous, A j’en ai parlé au Président de tous les français qui s’en fout  un peu de nous quand même !

A elle lutte contre sa spontanéité quand une inconnue ose essuyer la bave au coin de la bouche de son fils. A elle connait mieux le traitement et la manière de l’administrer que les équipes d’urgence et même que pas mal de médecins, sur qui pourrait-elle se reposer sachant cela ?

A c’est la nana qui appelle au secours après le massage cardiaque et le bouche à bouche.

C’est pas une wonder mum. Elle n’a rien demandé pour en arriver là, c’est la vie qui décide. Toujours.

Mais quand tu vis avec un enfant en détresse vitale plusieurs fois par an, tu apprends les gestes qui sauvent, tu te débrouilles avec la panique qui te monte à la gorge, tu deviens balaise en passage de sonde.

Tu finis même par réussir à détecter les premiers signes, y compris quand tu dors. En mode sixième sens.

A elle a pas eu de répit depuis des années. 12 pour être exacte. 12 années d’urgences vitales, de crises, de médicaments, de trouille au bide.

Je l’ai rencontrée sur un forum tout rose il y a bien longtemps (13 ans donc) et j’ai eu l’immense honneur de la voir en vrai en 2016, quand je suis allée faire l’exome de Rayond’soleil.

Elle pourrait s’enfermer dans ses galères mais elle ouvre sa porte. Elle pourrait avoir peur que les enfants des autres blessent le sien sans le vouloir, mais elle les dépose sur son lit médicalisé, nature, cash.

J’me rappellerai toujours de la rencontre entre nos deux gosses. C’était doux, et tendre. Comme cela n’arrive que quand deux enfants se rencontrent. Rayond’soleil aime, sans différence (heureusement) et sans compter et le fils de A lui a rendu au centuple.

A m’a ouvert sa porte, offert le gîte et le couvert. Comme je suis civilisée, j’avais emmené à boire, et on aurait dit deux vieilles potes qui se retrouvaient. L’alcool aidant les confidences, on a pu discuter, et j’ai réalisé à quel point son quotidien est compliqué, et à quel point elle le traverse en prenant ce qu’il y a de bon, encaissant le mauvais au passage…Bien sûr, sur les réseaux, on devine, mais on ne sait pas vraiment.

A elle a la foi. Preuve en est sa générosité à toutes épreuves, son sourire, ses fous rire, son deuxième enfant, ce quotidien qu’elle essaie d’égayer de mille couleurs, les livres qui encombrent son entrée et les chiens et chats, rescapés de familles bien moins sympas qu’elle soigne.

Ouais, A c’est une guerrière, au cœur pur, et aux épaules larges, et aux compétences et qualités si nombreuses qu’on ne pourrait pas les étaler ici. Elle est belle parce qu’elle rayonne le bonheur là où d’autres suinteraient la détresse…

Alors juste, merci. Pour toutes les leçons de vie que tu as données, et que tu continueras de donner…

Love.

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Douleurs miennes…

La vie, la maladie, le handicap….

Des gros mots, des mots gros, lourds de sens, lourds de conséquences.

Parfois tu nais avec, et tu sais bricoler. C’est comme ça, c’est toi, pas un autre, tu l’as toujours connu et plus ou moins su.

Parfois ça te tombe dessus. Je suis « tombé » malade. N’est-ce pas ainsi que l’on dit ? Cataclysme qui remet tout un écosystème en question.

Etre un proche de malade donne plusieurs missions. Etre présent, mais pas trop. Montrer la voie sans envahir. Etre une épaule, qui ne pleure pas. Donner mais pas trop. Se donner. Sans mesure.

Souvent, je me dis que la vie vaut vraiment la peine d’être vécue. Je suis là, gaie et souriante, mon cœur en bandoulière et ma fille sur le dos. On affronte nos aléas avec une facilité parfois feinte.

Et parfois, je suis tordue de révolte en mon fort intérieur.

Franchement, la vie, tu peux pas t’en prendre à ceux qui sont méchants ? Laisser les gentils se bercer de douceur ?

Je suis pas du genre à souhaiter du mal aux gens. Mais si on doit faire comme dans le sketch du « tu préfères », je préfère avoir mauvaise conscience et épargner les innocents.

Mon cœur saigne par procuration. J’ai besoin d’être utile, je peux pas tirer ma révérence.

Je pense à tous ces petits loulous magiques et à leurs aînés tout aussi courageux qui se battent comme des forcenés. Leur sourire aux lèvres et les cernes sous les yeux.

Se battent pour marcher, pour parler, pour avoir les mêmes droits que les autres, pour vivre.

Mes émotions se retrouvent au bout du clavier.

Moi la joyeuse et l’impassible, celle qui encaisse toujours, qui rebondit comme une petite balle folle.

Je souffre de tout ce que ce monde a de moche.

Et pourtant j’ai attendu que les sanglots soient taris pour vous écrire.

Rebondir.

Vous écrire qu’il faut se battre. Se relever. Retomber. Autant de fois que Rayond’soleil l’a fait quand elle voulait désespérément faire ses premiers pas. Faire pour ne pas subir.

Décorer une chambre d’hôpital. Raconter des blagues. Respirer fort avant de parler à une personne en détresse et lui montrer une épaule amie et solide. Consoler un enfant qui pleure les mêmes peines que les vôtres. Pleurer aussi. C’est pas honteux. Même si ce n’est pas vous que la vie écorche le plus.

Donner. Son temps, son sang, sa patience, son énergie.

Donner un sourire même si vous le croyez déplacé. Une pensée même si elle n’est pas à propos. Une place de ciné, un repas tout fait. Donner de la joie dans les moments difficiles. Une oreille pour absorber la colère. Une épaule pour que l’Autre s’y repose. Une chambre chez vous pour qu’il n’affronte pas la vie tout seul.

C’est drôle comme on change. Moi, la timide,  qui fuyait le contact j’accepte de plus en plus de serrer les gens contre moi. Ou de serrer le bras ou la main de la personne qui souffre, en son cœur, en son corps ou au sein de la société.

Mon métier me rapproche de moi-même, presque autant que cette association que j’ai créée. Le côté le moins « cool » est que je suis confrontée à tout ce qui me révolte du coup.

Mais je ne baisse pas les bras. Je n’accepte pas. Résignée ? Moi ? Jamais !

Je ne prends pas pour moi les difficultés des autres. On m’a posé la question la semaine dernière : « Comment tu fais pour couper quand tu rentres chez toi ? ». De la même manière qu’avec l’association  en fait. Sinon je meurs. Les douleurs de quasi inconnus doivent rester les leurs. Je les épaule de la façon la plus professionnelle qui soit, et je me concentre sur les miens en rentrant. Quand il s’agit de notre famille, ou de nos amis, bien sûr, c’est différent. Je ne peux plus maîtriser autant…Mais je peux être présente. Pour tous.

En ce moment, je gère moins bien l’injustice (et l’inhumanité /inhumanisme aussi) en général. C’est comme ça. Écorchée un jour, écorchée toujours. Si l’écriture est un art, disons que je suis torturée comme une artiste.

Vous en dire un peu sans tout raconter pour que chacun puisse s’identifier.

Fight. Right now les gens. Demain il sera peut-être trop tard. On est tous capable d’un sourire ou d’un geste réconfortant. C’est le premier pas vers vous-même et vers les autres. Fraternité.DSC_0329 (Copier)

 

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Porter à l’hôpital…

Handicap ou non, porter son enfant à l’hôpital peut s’avérer une nécessité pour lui ou pour nous.

La peur, la douleur, l’appréhension sont autant de raison de ne faire qu’un pour subsister dans ce monde qui n’est pas le nôtre et que nous pouvons ressentir comme hostile.

Je me souviens avec la sueur dans le dos des paroles de la puéricultrice alors que je venais de mettre au monde Calme de lune:

« Mais Madame, vous ne pouvez pas porter votre bébé dans le couloir. »

Alors là, elle m’en avait bouché un coin, je n’ai pas osé braver l’interdit et je n’ai jamais eu d’explication.

Deux ans d’expérience plus tard, j’arrivais à la maternité avec dans ma valise beaucoup de nourriture, et une écharpe Jeportemonbébé. Et qu’on vienne me chatouiller pour voir!

Là encore, quand il s’est agi de sortir du service pour aller passer une échographie, le même couplet: on ne porte pas son bébé. Bon ben tant pis, ils n’avaient qu’à déplacer le service en mater car je ne la poserai nulle part. Résistance.

Depuis, les mentalités ont évolué. On emmène très souvent l’enfant jusqu’à la porte du bloc opératoire, et les parents sont de plus en plus facilement acceptés en salle de soins. Bien entendu, rien n’est parfait et le temps manque souvent.

Concernant notre expérience récente, une amygdalectomie pour Avalanche en novembre, et les soins dentaires de Rayond’soleil hier. Donc deux enfants « grands » qui ont profité du portage post opératoire en sling

Pourquoi porter? Pour produire des endorphines, plein d’endorphines qui vont soulager la douleur et apaiser le petit porté. Pour renifler son odeur après une longue séparation aussi (nous aussi on a fabriqué plein de stress, et on a envie de se sentir mieux!!).

Ce qui nous freine? La peur d’être regardés de travers par l’équipe médicale. D’être pris pour des fous. Perso, le regard des gens, je m’en moque un peu. Parfois, on a aussi peur de prendre une réflexion, et là, j’ai peu de clefs, parce que soit je mords, soit je me tais, ce qui dans un cas comme dans l’autre n’est pas pédagogue pour deux sous.

J’essaie de plus en plus souvent de militer portage grâce à ma casquette de présidente, et de sensibiliser les équipes en amont des hospitalisations possibles. Cela me surprend toujours, mais ils sont plutôt compréhensifs quand ils comprennent aussi leur intérêt (le calme déjà!).

Concernant les deux dernières expériences, le portage a été bien accueilli par les deux équipes (puisque deux hôpitaux différents, sinon ce n’est pas drôle!).

L’équipe ORL a posé quelques questions, et dit à Avalanche qu’on devait être bien au creux de maman.

Hier, c’était une équipe spécialisée handicap. J’avoue que nous l’avons descendue dans son lit, et qu’ensuite, c’est le médecin qui l’a portée, enroulée dans un drap chaud(et les fesses à l’air!). Je suis allée jusqu’à la porte du bloc, et elle n’avait pas peur, et pas mal non plus.

Je sais que le médecin l’a gardée dans ses bras le temps de l’endormir, et que Zaza l’a tenue contre elle quand elle s’est réveillée, qu’on lui a laissé ôter elle-même les capteurs de rythme cardiaque, et qu’on l’a câlinée un peu beaucoup. Je suis descendue dès qu’elle s’est réveillée, accompagnée par Lénaïc, le brancardier.

Elle a été choyée, chouchoutée, et elle est devenue comme toujours la coqueluche de l’équipe en un demi clin d’œil. On m’a demandé si un diagnostic était posé sur ses maux avec beaucoup d’intérêt et de gentillesse, et on lui a fait 2000 bisous avant de me la rendre.

Remontée en chambre, elle avait un peu mal, et le goût du sang sur ses lèvres, elle « voulait moi » et elle ne voulait pas rester au lit, mais ne tenait pas tellement debout. Alors je l’ai naturellement installée en sling, et nous avons arpenté les couloirs durant une vingtaine de minutes (20 minutes sur une épaule à 33 kilos, c’est mon maximum!) sous le regard parfois un peu étonné des soignants, mais souvent attendri finalement.

Attendris ils étaient. Mais comment ne pas l’être quand on la voit, le visage enfoui dans mon cou, son petit nez frémissant de plaisir, les bras enlaçant ma nuque, caressant mon épaule et les yeux mi-clos, quand 5 minutes plus tôt, elle exprimait son mal-être?

Aucune réflexion. J’ai regretté de ne pas avoir pensé à prendre les flyers et le livret de l’association. Nous avons remercié tout le monde. Pour la bienveillance, pour les câlins, pour la patience aussi… Et nous sommes rentrées main dans la main à la maison, sereines, même si elle avait un peu les joues gonflées.

D’ailleurs, à l’instant, le service vient de m’appeler pour prendre des nouvelles de la demoiselle. C’est la première fois que cela nous arrive. « J’appelle pour savoir si tout va bien, si elle n’a pas mal, et si elle a bien dormi… » Ils lui font des bisous, et n’espèrent pas la revoir dans de telles conditions.

Comme quoi, des fois ça se passe bien aussi…