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#portrait du jour…51

Hello la blogosphère !

Aujourd’hui je voulais vous parler de D, que j’ai rencontrée il y a 2 ans.

D n’a pas tout à fait 25 ans. Je me demande ce qu’elle fait en chantier d’insertion, quand j’apprends qu’elle a un enfant, qu’elle élève seule. Soit. Ceci explique cela.

D ne regarde jamais personne dans les yeux, elle paraît fragile, et se cache derrière un éternel sourire, démenti par ses yeux tristes.

Il y a autre chose dans le regard de D que je ne parviens pas à définir immédiatement.

Au fur et à mesure des entretiens, et des temps informels que j’affectionne particulièrement, elle se livre, avec un détachement feint.

Elle est chargée de famille. Elle porte tout à bout de bras, D.

Son père a fait un AVC. Elle aide sa mère dans les soins quotidiens, assure une présence réconfortante pour eux, les accompagne en centre de rééducation, aux rendez-vous avec les médecins.

Elle a contracté un petit crédit auprès d’un oncle pour acheter une voiture, mais elle a un peu peur d’aller en ville. Elle passe par dessus. Pour eux, et pour ses ex beaux-parents aussi. Elle fait le taxi, aide au ménage des uns et des autres, fait leurs courses, dépanne même financièrement quand cela est nécessaire.

Avec son petit, elle essaie d’être à la hauteur. Elle a des hauts idéaux, et se colle beaucoup de pression. Il lui faut tout faire. Activités manuelles, balades, sorties. Elle voudrait pallier à l’absence du père. Elle voudrait être une mère parfaite, à défaut de lui avoir offert le bon pilier.

Le père de son fils fait de très réguliers allers retours en prison. C’est pour cela qu’elle est seule avec l’enfant. Elle a fait son maximum pour supporter : les petits délits, les addictions, la violence au quotidien et a fini par céder et rompre. Elle s’en veut. Un peu. Il l’ennuie. Beaucoup.

Il ne peut pas voir son fils seul, et le droit de visite a été donné chez les grands-parents. Il enrage. Autant d’avoir été quitté que de devoir s’occuper du petit.

Et il lui fait la misère. Il la suit dans les rues du village si elle se promène, de jour comme de nuit, laisse des messages malveillants sur son répondeur, frappe à sa porte sous  l’emprise de l’alcool à n’importe quelle heure, la menace parfois même physiquement. Drôle de stratégie pour la récupérer.

Nous sommes aujourd’hui le 6/07/2019. Nous n’avons qu’à peine dépassé la moitié de l’année et pourtant 74 femmes sont décédées, assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint. 74 Leïla, Aïssatou, Isabelle, Monica ou Alexia. Dans un silence relativement total, les féminicides ont augmenté. Dans une société encore très patriarcale, on tue sous prétexte de crime passionnel. Notons que quand c’est une femme qui tue, même si elle a été humiliée, harcelée et rouée de coups, on parle d’homicide et on la condamne à la prison à vie. Nous sommes en 2019, et, régulièrement, quand une femme quitte un homme elle tremble. Près de 50 % des passages à l’acte se font suite à une rupture… Edifiant.

Il est temps. Temps de protéger les D, les Gurçin, les Nathalie… C’est la responsabilité de chacun. Non, une femme ne doit rien, à personne. Oui, si vous savez et que vous ne dites rien, vous êtes complices ! Non, elles ne restent pas parce qu’elles sont stupides mais parce qu’elles ont peur. D a eu la force de partir pour protéger son petit avant de penser à elle, mais n’arrivait pas à porter plainte. Elle a fini par alerter mais les réactions sont encore bien mesurées.

Il est temps que les choses changent et que les mentalités évoluent.

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#portrait du jour…48

K est déjà un presque jeune homme.

Il est fort, il est jeune, il est beau mais il ne sent pas le sable chaud…

Du haut de son adolescence, il est une leçon à lui tout seul. Doux et gentil, il a su traverser quelques épreuves de vie déjà bien difficiles.

Il a connu la violence, sous des formes diverses, et l’a renversée sans jamais y répondre par une nouvelle violence. Il a su s’affirmer, se positionner malgré son très jeune âge. Il a du dénoncer, raconter, le regard décidé de celui qui a vécu des choses, et qui ne les inventent pas. Avec sa voix claire de petit garçon, ses mains potelées juste sorties de la toute petite enfance, il a grandi d’un seul coup, comme ça, sans prévenir.

Il a connu des joies intenses comme tous les enfants, comme seuls les enfants d’ailleurs savent les vivre et les apprécier. Il a ri à gorge déployée, il a salué des progrès, il a tapé dans ses mains et il est tombé de vélo. Il s’est écorché les genoux et les coudes, il est remonté autant de fois qu’il avait pu choir, il a fait des plongeons même si ça chatouille le ventre, il a appris 1000 sports.

Il a connu le bonheur d’être l’aîné, et la déception de ne pas pouvoir jouer au ballon de suite avec ce bébé tout neuf, ni même avec celui d’après.

Il a connu la différence et l’art de vivre avec, de s’y faire ou de ne pas s’y faire. Il l’a toujours connue, ou presque, et il l’a toujours intégrée comme classique.

K a une petite sœur handicapée, et c’est sa force. Il était un fraternant dans l’âme. L’envie de couver, l’envie de câliner, le besoin d’aimer et de protéger. Il a su trouver son équilibre auprès de cette petite fille fragile, et chétive. Il a grandi avec à l’esprit qu’on peut être famille à part et heureuse quand même.

K grandit, et il s’investit de son mieux auprès des autres.

Avec sa sœur, il reste un grand frère farceur et facétieux, mais il sait aussi l’aider et la tirer vers le haut, avec un naturel désarmant, avec le cœur sur la main.

Avec son frère, il est celui qui montre le chemin, la voie à suivre, sans jamais trop s’éloigner de la justesse, et de la justice. Il joue, ronchonne, chamaille, mais est un réel aimant…

Avec les autres, tous les autres, il est gentil. Vraiment. Solidaire, empathique, et investi. Il aide les copains d’école et encourage ceux du sport, avec sincérité.

Il est engagé dans une association et même si c’est celle de sa mère, je trouve que c’est une belle preuve que l’humanité peut se décider tout petit…Il fait ce qu’il peut avec sa timidité naturelle et son envie de faire quelque chose. Il a appris des compétences pour pouvoir être utile, il se donne, il donne de son temps, il ne rechigne presque jamais.

Il grandit cet enfant, et il devient un jeune homme. Il devient plus grand que sa mère, tant physiquement qu’émotionnellement et c’est tellement beau que je ne pouvais pas le garder pour moi.

Bien évidemment, il râle parfois, fait l’intéressant, souvent, mais il est spontané, terriblement humain et il est de très bonne volonté. C’est déjà quelqu’un de bien, et il est encore si petit…

Bien évidemment, vous avez reconnu mon Calme de Lune, posé, lumineux, qui prend les photos, porte les sacs, m’accompagne partout malgré l’adolescence. Vous aurez reconnu ce grand garçon qui me suit sur chaque formation, chaque atelier, chaque rencontre. Qui fait de son mieux pour être à la hauteur de ses propres défis.

Ce jeune homme que j’aime de tout mon cœur et admire de toutes mes forces….

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#portrait du jour…47

C est une amie. La quarantaine facile.

Belle, la mèche rebelle, elle a une classe folle dont elle a une totale conscience.

Et pourtant, malgré cela, qu’est-ce-qu’elle peut douter ! C’est un truc de dingue.

La vie n’a pas toujours été douce et paisible pour autant. Elle a traversé des difficultés terribles, de celles qui entament la féminité, la maternité.

Elle n’en parle que peu, forcément, ce n’est pas le sujet qu’on aborde facilement entre le fromage et le dessert.

J’ai mon imagination qui fonctionne pour combler le manque d’information… Je sais malgré tout que le ventre est longtemps resté vide. Vide. Désespérément.

Je la rencontre néanmoins après la naissance de son premier enfant. Et nous nous rapprochons au fil des années.

Son fils a l’âge de mon aîné, il est doux et gracile. C’est un gentil petit gars.

L’envie du second se fait forcément sentir et là, le couperet tombe, acéré, violent et dévastateur : impossible de tenter une autre FIV, son corps a visiblement renoncé.

Le sel des larmes, la colère de l’incompréhension, puis la résignation.

Et un jour, la Nature redevient cette farceuse que chacun peut connaître et rencontrer un jour. Quand elle a eu enfin tirer un trait sur ce petit bébé tant désiré, il a pointé le bout de nez le plus naturellement du monde. Comme une fleur, comme une adorable surprise.

Et pourtant, elle a douté. Elle en avait fait le deuil et il est là, dans son ventre. Un peu comme Alien, un peu comme un invité imprévu qui mange trop de gâteaux à l’anniversaire de tonton Maurice.

Et malgré ses peurs et ses doutes, elle a décidé avec son amoureux d’accueillir ce bébé tant désiré dont elle avait fait le deuil et qui s’est pointé déjouant les pronostics.

Et puis il est né. Soulevant avec lui la poussière balayée sous le tapis. Réveillant les angoisses, latentes et pourtant bien présentes. Je me souviens du calvaire de l’allaitement. Et de ses larmes. Je me souviens avoir su intimement ce qui se jouait.

Elle a réparé l’échec avec le portage, comme un animal, comme un lémurien. Elle l’a porté tout contre son cœur, puis sur son dos, comme un koala.

Elle a continué de se faire du souci, pour un oui, pour un non. Le développement, l’alimentation, les mots, les gestes… Tout lui fait souci. Tout le temps…

Les frangins ont grandi, la maman aussi, du mieux qu’elle peut.

A-t-elle gardé en elle les séquelles de ses difficultés à déposer ces deux jolis jeunes hommes au creux de sa maison ou est-elle profondément comme ça ? Je ne le sais pas.

Ce que je sais, c’est qu’elle a le swag, et que ça pourrait être tellement énervant mais que cette façon qu’elle a de n’être jamais assurée la rend tellement touchante, douce, humaine.

C moi je te dirai de toujours douter pour eux, mais de ne plus douter de la maman que tu es. Tu y arrives formidablement bien parce que justement tu n’es jamais convaincue d’être dans le vrai à 100%, parce que tu veux le mieux pour eux, parce que tu te remets en question, et l’éducation que tu as reçue avec ! Tu le sais soeurette, je t’aime gros comme ça, et surement que si tu avais été sûre de toi je ne t’aurai même pas regardée !

 

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#portrait du jour…45

C est une amie de longue date. Nous avons travaillé ensemble il y a de longues années dans un fast food dirigé par un clown.

Elle était ma manager, et on s’est vite lié d’amitié. Même tempérament énergique, même envie de croquer la vie, nous avons adoré travailler ensemble.

Travailler et faire la fête. J’ai vu naître sa fille, aujourd’hui adolescente, son fils, et elle a vu naître mes 3 enfants. 5 visites à la maternité, 5 « il est magnifique !!! », 5 doudous et aussi 5 pyjamas, 5 fois l’occasion de gâter ces petits bouts de nous.

J’ai vécu ses drames, et elle a accompagné les miens. Elle m’a vue éclore, grandir, aux côtés de Rayond’soleil…

Elle a quitté la restauration rapide pour réaliser son rêve : racheter le bar et l’appartement dans lesquels elle avait passer son enfance avec ses parents. Elle a sorti toutes ses réserves, elle s’est démenée et elle y est arrivée. Elle est cheffe d’entreprise, elle tient la boutique, avec son sourire, ses beaux yeux vairons et son franc parler inégalé.

Son ancien job l’avait mangée, anéantie, étiolée. C’est le burn out qui l’a décidée tout à fait. Quand le corps refuse d’aller au travail, c’est qu’il est temps de prendre son destin en main.

Evidemment les conditions ne sont pas faciles. Elle trime. Elle fait des dizaines d’heures, sert parfois peu de monde, avec les frustrations que cela engendre, elle ne prend pas de vacances et peu de weekend. L’argent, le nerf de la guerre, n’est forcément plus aussi régulier qu’avant.

Pourtant, elle ne se plaint pas. Elle aime sa vie, son indépendance, elle aime être la seule à décider, elle aime ce qu’elle a construit.

Depuis quelques années, elle se heurte aux regards des autres. Le fils de C rencontre des difficultés à l’école. Il est un peu têtu, et ne rentre pas dans le moule. Elle fait tout ce qu’il faut pour l’aider, pour apaiser son attitude, pour parfaire à ce que l’école n’entend pas lui laisser passer.

Il est suivi. Régulièrement. Et par plusieurs professionnels qui l’aident à ne pas creuser ses lacunes. Il fait des efforts surhumains.

Et pourtant, il reste aux yeux de tous comme le fils de la nana qui tient le bar. Le truc bien lourd de sous entendus. Il est forcément livré à lui-même, forcément mal élevé, elle a peu de temps pour lui, elle ne fait pas d’effort. Inhumain ?  Oui, complètement.

Parce qu’on peut avoir son entreprise et élever correctement ses petits. On ne devrait pas juger si rapidement. Qui est-on ? Il faut se rappeler qu’on est tout petit. Tous.

Le fils de C est régulièrement montré du doigt par les maîtresses, qui au lieu de le considérer comme un enfant en difficultés, le considère comme un môme difficile. Facile, bien plus que de se mettre à sa hauteur.

J’ai la rage au ventre à chaque fois qu’elle m’en parle. On dirait du harcèlement scolaire, mais fait par les adultes, pour changer un peu.

Elle ferme le mercredi après-midi, un peu plus tôt, pour accompagner le petit aux séances d’orthophonie. Elle court, à droite à gauche. Quand se repose-t-elle ? Jamais vraiment.

Le bar, la maison, les enfants…peu de temps pour les loisirs. Elle l’a choisi, il est vrai. Mais parfois, je sens bien que ça lui fait beaucoup. La vie nous éloigne souvent de ceux qu’on aime, et moi j’aime à me retrouver avec C, quand on ferme le rideau, qu’on boit des cappucinos géants en refaisant le monde, en se rappelant la fois où les éboueurs nous avaient fait prendre conscience de l’heure très très tardive, ou juste en l’écoutant me raconter comme ça peut être dur parfois d’être une maman, quand on se reflète dans les yeux pas très compatissants des gens…

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#portrait du jour…38

Le portrait du jour n’a pas de prénom. Il n’a pas de prénom parce qu’il est trop petit, il n’a pas de prénom parce que j’ai manqué quelque chose.

Il vient avec son père que j’accompagne à l’emploi. Il a 6 ans, l’âge de mon dernier. Il n’est pas à l’école parce qu’il a la varicelle, mais il est en pleine forme. Heureusement que j’ai déjà eu la varicelle, sinon je crois bien que ça ne m’aurait pas fait rigoler du tout de le voir débarquer.

Il a d’immenses yeux de biche, de couleur marron. Des cils d’une longueur incroyable les bordent et il me regarde comme un chien regarderait une saucisse. Les entretiens durent en moyenne 45 minutes, je fais un bref calcul mental, il devrait passer 43 minutes à nous interrompre. Le match commence avec un handicap en ma défaveur.

Je sors ma botte secrète : le paquet de feutres et des feuilles de brouillon. Il commence à dessiner sagement, il me demande mon prénom, il recommence son travail, pinçant sa langue avec ses dents dans une mimique appliquée. Il me fait sourire, il est tout en douceur ce petit mec.

Il m’offre sa première oeuvre ( mannnn qu’est ce que c’est ? Une toupie ? Evidemment ! ) puis une seconde et une troisième. Il veut vraiment savoir si ça me plait, je le vois bien, il a besoin d’être rassuré. Je lui souris franchement, et le remercie chaleureusement, puis je lui demande lequel il préfère, et je le punaise sur mon tableau. Il en est ravi.

Je reprends l’entretien avec son père qui râle. Il le trouve tellement difficile. Je m’étonne un peu de sa réaction. Après tout, il est encore tout petit, et il supporte le rendez-vous et ses longueurs sans faire de bruit, sans s’agiter. Quand je l’énonce à voix haute, le père se braque, me dit qu’il est pénible, d’ailleurs il leur en fait bien voir, surtout avec l’école. J’hausse mentalement les épaules. J’ai un petit gars de 6 ans à la maison, qui démonte tout ce qu’il trouve, qui discute avec les adultes et les contredit, qui te démontre qu’il sait lui aussi, qui gigote comme s’il avait les pieds dans l’eau au bout de 3 minutes…

Au bout d’une demi heure, l’enfant vient vers moi, passe donc de mon côté du bureau. Il a six ans, je crois voir Avalanche en version plus calme, plus craintif aussi. Il aimerait savoir si j’ai un jouet. Le père se lève, l’enfant se tasse imperceptiblement, je n’y prête pas attention.

Je n’y prête pas attention parce que je me dis que souvent les parents sont stressés par le regard des autres adultes. Ils ont peur d’être jugés, qu’on pense du mal d’eux. Qu’on estime qu’ils élèvent mal leurs petits. Je tente de rassurer le papa d’un sourire, et je sors une balle pour le petit garçon, lui demandant de la faire rouler, sur le sol ou le bureau plutôt que de la faire rebondir, pour ne pas gêner mes collègues. Il se poste en face de moi, et fait rouler la balle vers moi.

A nouveau je sens la nervosité du père, à nouveau elle m’interpelle. J’abrège l’entretien pour ne pas le mettre plus mal à l’aise mais tout cela me laisse une sensation bizarre.

On ne juge pas une situation en demi-heure. Jamais.

La fois suivante, je lui demande des nouvelles du petit. Il me dit qu’il est parti, à Mayotte. Avec sa mère ? Non, seul. Seul chez ses grands parents. L’enfant a dit à l’école que son père le frappait, et vu le nez fracassé, l’école l’a cru. Alors il a décidé qu’il partirait. Avant la visite des services sociaux.

La violence de la nouvelle me serre le ventre, me serre le cœur et fait monter ma colère. Le père se dit innocent, son fils voulait faire l’intéressant. Il est tombé dans l’escalier et a pris le chambranle de la porte.

On ne juge pas une situation sur une demi-heure plus quelques minutes, mais j’avoue que là pour moi c’est compliqué.

Le petit frère est toujours là, la maman est enceinte. Je ne sais pas quoi penser. Les services sociaux sont déjà saisis et moi j’ai manqué un truc la fois d’avant. Cet enfant là est parti à Mayotte, mais le père pourrait aussi bien me dire n’importe quoi. Et s’il ne s’est rien passé, pourquoi être aussi prompte à l’éloigner ? Il me dit que le petit était mal ici. Et c’est peut-être vrai. Je ne suis pas là pour l’accuser.

Je n’ai pas toutes les clefs et je ne les veux même pas. Je ne veux plus accompagner l’homme. Il a de toutes façons signé un contrat. Hasard ou coïncidence, je m’en moque, le soulagement doit se lire sur mon visage…

C’est comme ça, c’est parce qu’on ne juge pas si vite mais qu’on pourrait s’affoler quand même et laisser les autres, ceux qui ont les moyens de savoir, de décider si la situation est critique, ou juste fortuite.

 

 

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#portrait du jour…11

On va l’appeler L parce que je ne connais pas son prénom.

C’est drôle dit comme ça, mais vous allez comprendre.

Je la rencontre dans ma vie d’avant, je l’accompagne si on veut, à ma manière, à sa manière.

Je la repère dès qu’elle entre dans le magasin, à chaque fois. Elle est aussi grise que ses éternelles tenues, aussi terne qu’un jour de pluie. Elle a les cheveux gris, les sourcils aussi, ses yeux sont…gris et tristes, même son teint est gris !

Elle vient une fois le matin et une autre l’après-midi. Tous les jours, toutes les semaines, depuis des mois.

Elle prend deux bricoles pour manger. Elle ne marche pas, elle flotte. Tellement légère, fragile, et pourtant, et c’est assez antinomique, son pas est lourd, comme celui d’un éléphant, comme si elle portait toute la misère du monde sur ses frêles épaules.

Elle parle toujours très doucement, du bout de ses lèvres pâles, dans un soupir. Elle ne sourit pas, elle ne sourit plus. Elle entasse ses courses sur le tapis, elle s’arrange pour prendre le moins de place possible.

Elle s’excuse de vivre.

L n’a pas toujours été comme ça, avant on ne la repérait pas dans la foule. Elle vivait aux côtés des autres, dans une vie normale, classique, bien balisée.

Puis tout a chaviré.

Je le sais, parce que tous les jours, deux fois par jour, toutes les semaines depuis des mois, elle attend que j’ouvre ma caisse pour pouvoir se confier. Alors entre une commande et une factu, j’ouvre….

Et tous les jours, deux fois par jour, toutes les semaines et ce depuis des mois, elle me noie de sa tristesse et de son chagrin.

Son drame est tellement banal qu’elle pense qu’il n’intéressera personne. Elle est presque surprise de trouver mon oreille attentive, mon regard qui lui montre que je ne me contente pas d’encaisser !

Son mari l’a quittée l’an dernier. Comme des milliers de couples qui se font et se défont, parfois dans l’indifférence la plus totale. Elle n’avale pas, L. Elle ne fera jamais son deuil.

52 ans et sa vie est terminée. Il était absolument tout pour elle. TOUT.

Comprenez, ils n’ont jamais eu d’enfant. Il n’en avait pas envie, pas le temps. Et elle ? Elle en aurait bien voulu un, juste un mais elle a accepté sa décision, elle l’aimait tant qu’elle ne voyait que son bonheur.

Ils n’avaient que des amis à lui. Comprenez, ils ne faisaient pas tout à fait partie du même monde.

Peu à peu et aveuglée par son amour pour lui, elle s’est isolée…Et quand il l’a quittée l’an dernier, elle s’est retrouvée terriblement seule. Elle n’a rien vu venir. Un jour, ils vivaient leur routine, comme avant, le lendemain, il vidait son armoire de ses costumes et pillait toutes les couleurs qu’il y avait dans son cœur à elle.

Elle est restée dans leur petit appartement, devenu trop grand pour elle, et surtout bien silencieux. Elle n’a ni ami, ni travail, ni enfant.

Personne ne sait qu’elle existe. Quand en est-on arrivé là ?

L vient deux fois par jour, tous les jours de toutes les semaines, depuis des mois, parce que je crois bien que je suis la seule personne à qui elle adresse encore la parole…

Et croyez-moi que dans cette misère affective, on sous-estime souvent la valeur d’une attention et d’un mot gentil. Je ne juge ni le mari, ni L. J’écoute c’est tout.

Et souvent depuis mon départ du magasin, je me demande que L est devenue…J’espère qu’elle s’est accrochée, et que quelqu’un aura remis un peu de bleu dans ses yeux, et de rose sur ses joues…

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#portraitdujour3

Je rencontre G pour une coupe de cheveux.

Je vous préviens tout de suite, je suis la reine des infidèles en terme de coiffeur, je vais là où il y a une place en dernière minute pour me caser entre midi et deux. Et pourtant, je ressors souvent avec dans mes poches les histoires de vie, parfois drôles et souvent compliquées de ces artistes capillaires.

Comme la fois où le salon allait fermer pour de bon et où la coiffeuse me racontait qu’elle allait peut-être en profiter pour faire ce dont elle avait toujours rêvé, camionneuse. Z’imaginez bien que la pro a pris le dessus là, pour parler reconversion et évolution professionnelle.

Mais aujourd’hui, je vais vous parler de G. Il a 20 ans. On parle de tout et de rien. Surtout de tout.

Rapidement la discussion s’éloigne de la couleur de mes cheveux pour aller vers la lutte contre les discriminations.

A demi mots, il évoque son départ de la capitale en catastrophe.

Il me précise, comme si je ne l’avais pas compris, qu’il aime les garçons, c’est comme ça, il n’y peut rien hein, avec un haussement d’épaules. Je lis la tristesse dans ses yeux, je sens qu’il n’a pas besoin de grand chose d’autre qu’un signe qu’il peut continuer à me parler en paix.

Ses parents ont eu du mal à accepter la nouvelle. Je me mets à leur place un instant. C’est vrai que c’est difficile, on ne va pas le nier. La société n’est pas prête. Je suis profondément tolérante et je n’ai aucun problème avec l’homosexualité, mais j’avoue que si l’un des miens me fait un jour cette annonce, j’aurai peur pour lui. On ne va pas se mentir, +30% d’actes homophobes dernier, ça ferait frissonner n’importe quel parent.

Alors j’espère subitement et de toutes mes forces que les parents de G ont vite repris pied pour l’armer au mieux contre ces regards détestables, pour qu’il puisse s’épanouir dans ce qu’il est.

Il me dit que non, pas trop. Il est parti pour ça, il n’arrivait pas à gérer.

Pourtant, tout en lui crie cette sensibilité particulière. Le sourire timide, les yeux brillants, les gestes aériens. G est tellement jeune. Il a à peine 20 ans et vit à 500 kilomètres de la ville qui l’a vu naître. Il parle doucement de renaissance, mais on sent bien que cette renaissance se fait dans la douleur, que rien n’est acquis.

Il dit en riant qu’il a choisi la coiffure parce qu’on peut y être gay, et largement courtisé par les employeurs, tant les hommes sont rares. Il a le rire clair d’un enfant, et brusquement, je me dis que je le prendrai bien dans mes bras, comme si je pouvais alléger son chagrin qui ne devrait plus avoir lieu d’être « à notre époque ».

2 de ses amis à Paris se sont fait refaire le portrait par des brutes sans cœur, par des homophobes abjects. Il me dit qu’il a parfois peur dans la rue, qu’il sent bien que ses gestes efféminés le trahissent. Le trahissent ? Drôle de monde quand même où il faut cacher ce qu’on est pour vivre tranquille. Retour au moyen âge ?

Il regrette un peu l’anonymat et la vie Parisienne, mais il se sent plus serein ici. Puis son copain vit ici, il est dans le métier, il a son propre salon.

Je lui jette un regard dans le miroir, ses joues ont rosi légèrement. Regrette-t-il déjà ses confidences ?

Alors je parle, un peu, et assez fort que les autres clientes entendent, on ne sait jamais. Je lui dis que j’espère de tout mon être que la société va réussir à évoluer, que je ne comprends pas qu’on puisse juger les gens parce qu’ils sont différents de nous, qu’on a le droit de ne pas vouloir être homosexuel (comme si cela se décidait!), mais que c’est à mon sens aussi naturel qu’être hétéro ou aimer le fromage. Il rit à nouveau, et mon cœur enfle dans ma poitrine. J’ai fait mouche. Il semble rassuré.

Je lui dis que je lui souhaite de pouvoir avoir une belle famille, lui qui veut des enfants. Et que ses enfants connaissent ses grands-parents.

Je me fais une promesse, celle de ne jamais montrer mon inquiétude face à un choix de vie de l’un de mes enfants. De les soutenir, quoiqu’il arrive.

Comme un ami me l’a dit ce matin très justement : « il ne sert à rien d’imposer aux autres notre vision du monde, chacun a ses filtres, son histoire, son vécu… »

Vous n’êtes pas obligés d’aimer les différences. Les Tolérer sera déjà un premier pas très acceptable….

Merci, et à bientôt…