0

#portrait du jour…37

S est une femme de 37 ans. Elle « cherche » un emploi.

Et c’est vrai qu’elle y met du cœur en apparence.

Je jette un œil à ses suivis. 30 mois. 30 mois et plusieurs débuts de quelque chose, rapidement avortés.

Je ne sais pas ce qui me parle, ce qui me touche chez elle.

S est turque. Elle porte le hijab, et dans notre pays, c’est un frein supplémentaire à l’emploi des femmes.

On en parle librement, je n’essaie pas de convaincre les femmes que je rencontre que le port du voile est à proscrire. Déjà parce que je m’en fous personnellement de ce qu’elles portent sur la tête, ensuite parce que ça leur appartient plus qu’à moi quand même.

Je vous vois arriver avec vos « et la liberté de la fâmmmmmmmmmme ?!!! ».

Ben justement, leur liberté c’est de porter ce qu’elles veulent. Je ne vous refais pas le couplet de la jupe trop longue ou trop courte, du pantalon trop moulant, du jogging qui fait négligée, du maquillage qui fait pouf….

Le voile, il n’y a que les concernées pour en parler vraiment, et décider en leur âme et conscience s’il est pour elles le signe de l’influence d’un patriarcat ou de leur propre émancipation.

Pour moi, le voile, la croix, même combat. Chacun son corps.

D’ailleurs, S me le dit, derrière son khôl noir, que moi je ne sais pas ce que ça représente pour elle. Normal, je ne suis pas elle. Et je ne crois pas en son Dieu. Je respecte sa croyance, et c’est là le moins que je puisse faire.

Elle porte des Adidas avec sa jupe et a le visage très fin. Elle est jolie, mais ce que la société voit en premier, c’est son voile. C’est comme ça. Et mon rôle, c’est de lui dire que ce voile, ce bête morceau de tissu, cristallise la haine, attise les amalgames. Je m’en veux à chaque fois. A chaque fois, elle sourit, et me dit que tant pis.

Mais je sens quelque chose de plus profond. Il lui faudra 6 mois pour parler, à mots couverts, de son mari. Des raisons qui font qu’elle veut partir, de celles qui font qu’elle reste encore.

Il n’est pas vraiment violent, il est inutile. Inutile. Feignant. C’est à l’encontre de leur culture et de ses valeurs profondes à S.

Ce mari qui traîne du lit au canapé toute la journée, ce mari qui ne travaille pas, ce mari qui n’aide pas avec les enfants, ce mari qui dilapide le peu d’argent qu’ils ont lui sort par les yeux.

Le divorce, bien sûr qu’elle y a pensé. Ce n’est pas très bien vu, mais elle s’en sait capable. Mais, elle a deux enfants, pas encore bien grands.

Alors elle s’arrange avec la vérité, elle bricole avec ce qui la dégoûte, elle avance chaque jour un peu plus sans lui. Elle fait tout pour se sortir des tracas dans lesquels il entraîne toute sa famille. Elle se bat, elle trouve des petites combines et moi je la vois s’enliser.

Quel est mon rôle dans cette histoire ? Je lui ai refilé le flyers du centre d’information du droit des femmes. Il y a des juristes là-bas qui sauront l’aider quand elle sera décidée. En attendant je l’écoute, c’est déjà bien.

La vie va lui jouer un mauvais tour, dont elle saura se servir pour grandir. Son mari se retrouve infirme suite à un accident. Elle va devenir son aidante. Elle va aussi en profiter pour lui rendre la monnaie de sa pièce.

Elle me le raconte à chaque entretien avec cette malice habituellement propre aux enfants. Rassurez-vous, elle ne le torture pas, elle n’est pas méchante S ! Mais elle le laisse bien se débrouiller pour ce qu’il arrive à faire (c’est à dire pas grand chose) et elle ne perd pas tellement de temps à le plaindre. Et elle se détache, aussi sûrement que doucement.

L’adage, on ne récolte que ce que l’on sème prend ici tout son sens.

Publicités
0

#portrait du jour…30

Elle s’appelle C.

Je ne suis pas sûre de réussir à bien la décrire, je me sens tellement intimidée. Comme une fillette.

C, je la rencontre il y a quelques années au parc. C’est l’endroit où les mamans se sentent en sécurité, où elles se disent qu’elles pourront discuter. C’est ici que je la rencontre vraiment, parce que nous nous sommes déjà croisées dans un tiers-lieu et j’avais eu envie d’approfondir la discussion.

Elle est la zénitude incarnée. C’est une chaude journée, et son bébé de quelques semaines, est posé presque nu sur une couverture au sol. Ses aînés jouent autour, quand je déboule avec ma propre tribu pour le picnic.

Je crois me souvenir que nous nous étions dit que nous parlerions portage. Je crois, mais je n’en suis plus tout à fait certaine.

Rayond’soleil squatte direct la couverture, et moi, je passe des heures entières à angoisser que mon Avalanche n’écrase le bébé. Il va bien entendu jouer de mon stress pour me faire tourner en bourrique, le roi de la brèche, les sens toujours aiguisés… Avalanche a un sens du relationnel particulier et j’ai longtemps été terrifiée à l’idée d’être vue comme une mauvaise mère, parce que j’avais un petit garçon au verbe haut et à la main légère…

C…Elle est forte et fragile. Sa tête est rasée, et elle a un sourire franc, large, celui qui découvre toutes les dents. Elle parle fort, mais elle ne crie pas. Elle fait toujours attention à ce qu’elle dit. Elle emmène les choses doucement, elle veut que son interlocuteur soit prêt.

Elle est la bienveillance incarnée. Elle ne juge jamais personne. C’est admirable. Je ne l’ai jamais entendue dire quelque chose de négatif sur quelqu’un. Elle a toujours une chose spéciale à se rappeler sur les gens qu’elle croise, et un mot gentil et valorisant à leur dire.

C est une entrepreneuse. C’est dans son sang, dans ses veines. Elle a récemment monté des ateliers pour favoriser la communication entre les parents et les enfants. Je bade. Si je me compare à sa façon d’aborder les enfants, je me sens comme une mère en carton.

Elle ne se contente pas d’être bienveillante. Elle pose SES limites. Elle les exprime, parfois même avec ferveur. Elle  considère les enfants responsables de leurs propres actes, sans les culpabiliser. Je bade (bis).

C a aussi été à l’initiative de cercles de femmes. Et quand elle est partie vivre loin de nous, j’ai écouté la gratitude.

LA GRATITUDE. Pure et brute. Ces femmes étaient pour certaines simplement venues la remercier pour son travail. Elle a souri toute la soirée, de ce sourire qui découvre toutes les dents. Et elle a serré les gens contre son cœur en murmurant des mots personnels pour chacune des personnes présentes. Pas des phrases toutes faites ni des bateaux. Des choses douces, qui allaient droit au cœur.

C elle a su faire de ses blessures d’enfant ses forces d’adultes, et de les partager, parce que les forces ne se divisent jamais, elles se multiplient quand on veut les prêter. Quand j’ai dit qu’elle me manquerait, elle m’a répondu que le temps et la distance n’existent pas.

Elle a raison. Je sais pourtant que son arrivée n’a pas été simple pour elle, mais rapidement, le temps et la distance ont disparu pour ne laisser que l’amour, puissant et inconditionnel rallier son cœur et ceux des gens qui l’aiment ici. Elle vous dirait que des puissances supérieures veillent sur elle.

Je continue de croire qu’elle est une luciole elle aussi, un être de lumière, envoyée ici pour nous guider sur les traces d’un monde meilleur. Un monde dans lequel chacun traite son voisin avec respect, voit dans ses défauts des douleurs à guérir, dans ses manquements des blessures héritées du passé.

Un monde dans lequel la hiérarchie entre humains n’a pas lieu d’être, dans lequel les enfants peuvent s’exprimer et être bien traités, dans lequel chacun lutte contre les inégalités ou les inéquités (je vous laisse la charge de faire la différence, elle vous appartient), dans lequel on se réjouit de la réussite d’autrui, dans lequel on espère toujours le meilleur pour les autres…

Bref, C je l’admire, et même pas en secret, parce que je lui ai déjà dit. Elle m’a beaucoup guidée, beaucoup sans même parler parfois, juste avec son sourire, franc qui découvre toutes ses dents…

0

#portrait du jour…13

Elle erre avec des cernes sous les yeux tellement immenses qu’on dirait qu’elle a les deux yeux au beurre noir.

Elle ne vit plus, elle survit.

Elle survit parce que la maladie lui a tout pris. Elle survit avec ses cernes et son sourire.

Elle aurait tellement besoin qu’on s’occupe d’elle, elle aussi.

Tous les jours les mêmes gestes d’automate. Elle ne peut pas faire autrement. C’est devenu son devoir, sa vie.

Ensemble depuis leur plus jeune âge, ils se sont mariés, ont eu des enfants et ont travaillé ensemble. Ils ont vu arriver la retraite avec délice, ils allaient enfin pouvoir profiter après une vie de labeur. Toujours amoureux malgré le temps qui était largement et longuement passé sous les ponts de leurs amours de jeunesse, des petits bonds du cœur des premiers mois…

Et cette retraite méritée, ils en ont profité. Voyage entre séniors, tour operator, la vie leur a laissé un poil de répit.

La vie est facétieuse, mais pas toujours. Parfois, souvent, elle est bien cruelle.

Au début, elle a fermé les yeux, refusant de voir arriver l’évidence. Les petits signaux d’alerte étaient bien là, bien présents, et pourtant, elle s’est voilée la face…

De plus en plus souvent, il s’est perdu dans ses mots, il s’est perdu dans ses pensées. Peu à peu, l’homme qu’elle a épousé s’est effacé, disparaissant, changeant au gré du temps.

Gaëtan Roussel chante: « Tu inverses les moments, renverses les choses, tu renverses les moments, inverses les choses, tu ne connais plus le nom des fleurs du jardin… ». Lui aussi, il sait.

Elle a essuyé des périodes terribles, des périodes où un rien le rendait complètement incontrôlable. Irascible, colérique. L’incompréhension immense dans laquelle il se trouvait plongé le laissait triste et en colère. Et à qui s’en prendre, à part à sa seule boussole ?

Elle a connu la peur, quand il ne retrouvait plus sa maison, ou qu’il partait en pleine nuit.

Elle en a mis du temps à enregistrer l’information. Il est déjà parti, alors qu’il est encore là. C’est terrible.

Ce n’est plus son mari, et pourtant, pourtant parfois, il lui semble voir la lueur d’amour quand il la regarde… Comme s’il revenait subitement, comme s’il n’était pas vraiment malade.

C’est ça qui rend Alzheimer et toutes les démences séniles terribles pour les proches : cette valse hésitation qui peut durer bien longtemps.

Amie, amante, femme et aujourd’hui aidante… Qu’est-ce-qui lui reste ?

Oh, elle a bien ses enfants, ses petits enfants, et ils sont très présents, elle sait qu’elle a de la chance. Mais certains jours, tout ce qu’elle voit, c’est l’absence de son aimé, cette absence qui lui tord le bide, cette absence qui révèle toute la cruauté de la maladie quand son corps est encore là.

Bien sûr, elle ne se l’avouera jamais, mais s’il n’était plus, elle pourrait essayer de faire son deuil. Là, les cartes sont rebattues. Il n’est plus, mais il est là.

Chaque jour, elle le perd un peu plus, dans une torture immensément douloureuse.

Chaque jour, elle lutte, à son échelle. Elle fait tout ce qu’elle peut pour le maintenir un peu ici, un peu à flot. Elle s’obstine. C’en est parfois irritant pour son entourage.

Elle a fini par vivre pour lui, par lui. Elle n’a pas maîtrisé la descente, et elle peinera sans nul doute à remonter…

Alzheimer lui a tout pris, tout, sauf l’amour qu’elle éprouve pour lui…

0

Femme de 2030

Je suis une femme de 2019.

Je veux rire et pleurer,

Je veux vibrer pour le sport qui me plait,

Je veux pouvoir le pratiquer.

Je suis une femme de 2019…

Je veux tomber et retomber amoureuse tous les jours si ça me plait,

Je veux aimer mille fois, vivre mille vies,

Je veux sentir sa main dans la mienne,

Pouvoir choisir si c’est une main d’homme ou de femme.

Je suis une femme de 2019,

Je veux aider mon prochain sans que vous ne me trouviez faible,

Je veux montrer au monde qu’on peut être différent et heureux,

Je veux crier les différences, toutes, elles sont belles, elles sont douces !

Je suis une femme de 2019,

Je veux élever ma tribu dans la bienveillance et la gentillesse,

Je veux leur donner le goût des autres, le goût de l’Autre,

Je veux leur montrer qu’on tend 100 fois la main, sans rien attendre en retour.

Je suis une femme de 2019,

Je veux être libre de rire à gorge déployée, de manger avec les doigts,

Je veux pouvoir embrasser  à pleine bouche, serrer très fort les gens sur mon cœur,

Je veux pleurer à chaudes larmes et trembler de peur dans le noir.

Je suis une femme de 2019,

Je veux vivre la non-violence au quotidien, je veux croire en tout ce qu’il me plait,

Je veux collectionner les pierres, et être entourée de chaleur et d’amis,

Je veux boire des mojitos en été, et manger des raclettes en hiver,

Je veux être fière de mon corps, et ne pas avoir honte de mon esprit.

Je suis une femme de 2019,

Je veux m’habiller comme il me plait sans suivre les diktats de la mode,

Je veux marcher dans la rue sans craindre pour mon intégrité,

Je veux courir dans la neige, et avoir de l’audace, beaucoup d’audace,

Je veux avoir mes émotions à fleur de peau, n’avoir aucune barrière.

Je suis une femme de 2019,

Je veux être révoltée, rebelle, tendre et entière,

Je veux vivre à 100 à l’heure, être une mère,

Je veux aussi être une femme, une amie, une amante, une fêtarde.

Je suis une femme de 2019, et les changements actuels me font peur.

On glisse, c’est imperceptible et je me demande quel sera ton avenir.

Tu sera une femme de 2030 ma fille, et toi, que voudras-tu  ?

Je te souhaite de vouloir tout ce qui te passera par ta jolie tête de rêveuse.

Je te souhaite surtout l’immense bonheur de pouvoir être aussi libre que nous le sommes.

Je me sens parfois prisonnière, entravée, mais quand je vois ce qui se passe autour,

Je me dis juste que nous sommes en train de nous prendre un gros recul.

Et comme à chaque recul, nous les femmes seront en première ligne !

Alors à toi la femme de 2030 qui habite chez moi, je te fais une promesse :

Je vais me bagarrer, quitte à me transformer en Rocky et aller apprendre à boxer, pour que tu jouisses de ces libertés qui ont été si chèrement acquises !

Tu le mérites bien…

Lneige2019 (Copier)