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#portrait du jour 28

Elle porte toujours ses lunettes de soleil. Ça lui donne un air de star hollywoodienne.

Elle vous dirait que c’est pour cacher ses yeux, ses rides, ses cernes, dans un rire de gorge insouciant. V a la quarantaine tonique. Elle bouge tout le temps. Comme mue par une force irrésistible, elle ne se pose jamais.

Elle sent la vanille et fume cigarette sur cigarette. Toute la journée, elle fume. Elle fume dehors, elle fume dedans même si c’est interdit.

Elle s’en moque, elle a la rébellion chevillée au corps. Elle se cache derrière ses lunettes et ses boucles blondes. Elle est longue, fine, élancée…Elle a un corps d’adolescente.

V est à la tête d’une association d’aide aux victimes d’abus sexuels. Toute la journée, avec une psychologue, elle reçoit des personnes, souvent des femmes, qui ont subi des agressions de différentes natures.

Quand on lui demande pourquoi elle les écoute, elle répond avec son rire qui ressemble à une cascade qu’elle ne voit pas comment faire autrement.

Elle connait  toutes les personnes qui viennent ici. Par leur prénom, par leurs histoires. Le lieu est anonyme aussi longtemps que les « invités » souhaitent le rester. Elle a installé un coin canapé, un coin cuisine. Chacun est libre de prendre la place qu’il souhaite.

Elle ne force pas la parole. Elle ne pose pas de question. On vient quand on veut, on y dit ce qu’on peut, ce qui veut bien sorti. Elle est douce, patiente. Elle fournit les cigarettes en haussant les épaules.

Elle met toujours un fond de musique rock. C’est décalé, c’est apaisant.

Elle dit qu’elle s’attache surtout à ce que les femmes et les hommes qu’elle reçoit ne se sentent obligés de rien. Et qu’à la fin, ils soient tous convaincus de ne pas être coupables.

Que la tenue n’est pas importante, qu’on peut dire oui, et changer d’avis, que c’est la faute de l’adulte quand elle parle à un enfant, que ce n’est pas parce que vous êtes mariés qu’il a un droit de cuissage, que ce n’est pas parce que vous êtes homo que vous êtes d’accord, que l’alcool n’est pas une excuse…Elle démonte toutes les théories, tous les vieux réflexes nauséabonds d’une société patriarcale. 

Son credo à V, c’est que le viol est toujours la faute du violeur. Toujours. Il n’y a aucune autre responsabilité.

Je la rencontre bien avant « Balance ton porc » et « mee too ». Personne ne l’accusera de féminisme, elle a presque de la chance.

L’espace de paroles qu’elle offre est totalement gratuit. Lentement, les personnes se livrent. Je me demande comment elle peut entendre tout ce qu’elle entend sans perdre la foi en l’être humain. Elle sourit, encore. Elle dit que ce qui lui donne la foi, c’est les têtes redressées des personnes qui quittent l’association. C’est la honte enfin lavée. C’est la confiance en soi retrouvée. C’est la poursuite de la vie, même si.

V a vécu des épreuves qui l’ont emmenée ici, mais elle ne souhaite plus en parler. Elle n’a plus mal, elle ne se sent plus sale, elle n’est pas une victime, c’est du passé. Un passé dont elle a tiré des failles et des forces, un passé qu’elle met au service des autres. Elle a suivi une formation en psychologie traumatique, elle a trouvé des financements (ah l’argent, le nerf de la guerre), elle a recruté une psychologue, parce qu’à deux on est plus fortes.

Elle voit les transformations chez les personnes qu’elle accueille. Elle sent quand le moment vient de transmettre le flambeau. Elle a des contacts avec les forces de l’ordre, celles qui écouteront avec bienveillance, sans remettre la parole si difficile en question. Elle a les numéros d’avocats qui défendront ses protégés avec l’énergie du désespoir.

Elle est un passeur de lumière, quand l’ombre aurait pu l’engloutir elle aussi….

Merci…

 

 

 

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#portrait du jour…23

Elle est douce, elle a le port altier. Et pourtant, elle a l’air si fragile.

Ses grands yeux bleus trahissent tous ses doutes et toutes ses inquiétudes.

On se croise la première fois à la réunion d’accueil des nouveaux élèves. M a l’air tellement angoissée. Est-ce ma propre interprétation ? Ou bien une projection ?

Je ne me sens pas si angoissée que cela, mais peut-être que mon cerveau fait barrage.

M pose mille questions. De celles qui ne me viennent pas à l’esprit. Elle note les réponses, fronce les sourcils, redemande.

Elle m’impressionne un peu. Angoissée, mais on sent qu’elle tient la barque, qu’elle maîtrise, qu’elle assure. Malgré.

Malgré la peur, malgré la nouveauté, malgré les questionnements, malgré le saut dans le vide sans élastique, elle gère. Elle gère, et pas uniquement parce que la vie ne lui a pas laissé le choix.

Bien sûr qu’on est tous le résultat de nos épreuves.

La détermination dans son regard n’est pas feinte. J’ai appris à la connaître depuis et je suis toujours aussi impressionnée par sa force, par la façon qu’elle a d’être fragile et puissante en même temps.

Elle n’est pas du genre à élever la voix, mais elle est de celles qu’on écoute quand même. Elle ne se met pas en avant, jamais, mais on la regarde quand même. Elle n’a pas besoin de demander pour qu’on ait envie de l’aider. Elle ne marche pas, elle flotte au dessus de ses Mustang et son rire éclate comme des bulles de champagne.

C’est comme ça, c’est tout.

Une beauté pure, une autorité naturelle et des failles qui se dessinent doucement. Un petit prince magnifique, mais tellement atypique.

Forcément, dans ce monde nouveau du handicap, de la maladie génétique non identifiée, des errances et des errements, on se trouve vite des points communs, autour de nos deux mômes. Mais aussi des fratries auxquelles ils appartiennent et qui sont si complexes…

Ils se ressemblent, et pourtant pas. Ils se ressemblent, se retrouvent, et pourtant nous vivons les choses tellement différemment.

Elle est plus forte qu’elle n’en a l’air, elle a plus de recul sur la vie que je n’en aurai jamais.

Quand l’exome lui est revenu sans résultat, elle m’a juste dit que c’était comme ça, c’est la vie, c’est tout. Elle a accepté tellement facilement. Pas de résignation, juste une sorte de « on verra en temps et en heure, et ça va aller… »

Quand elle le regarde, elle le couve, elle l’entoure d’amour, j’imagine qu’il a tout chaud dans son cœur à chaque fois que leurs yeux se croisent, ça se voit tellement, il ne peut pas le rater.

Elle a réussi à faire de sa différence une force pour lui, elle refuse de le voir comme un pauvre petit môme qui a une vie compliquée, et en cela on se ressemble. Convaincues que nos enfants peuvent être heureux, sont heureux, que ça nous appartient de transmettre ce type de message.

Quand je vois son petit prince rire en étreignant ma fille, je me dis qu’il a hérité de ça : l’amour fou, inconditionnel et sans crainte qu’elle lui a transmis. Et aussi ce sourire, large, franc, honnête et joyeux.

#Portrait du jour…19

Brosser le portrait d’une amie, c’est toujours quelque chose de difficile. Et pourtant comment faire une série sans la mettre dedans, elle mon double, mon évidence…

On se rencontre il y a 3 ans. C’est drôle parce que la première chose que je remarque chez elle, au milieu du groupe, c’est qu’elle porte des Converses avec sa robe.

Je suis du genre timide, je me mêle difficilement aux groupes justement. Mais elle détonne au milieu. Sa tenue me fait immédiatement sourire à l’intérieur et je me fais la réflexion qu’on vient du même monde. Celui où on aime bien avoir les pieds à l’aise, même en robe. Celui où on s’en fout pas mal de ce qu’en pensent les autres, ceux qui pensent qu’on devrait mettre des talons pour être une vraie nana…

Très vite, nous allons nous lier d’une amitié franche, et quasi fusionnelle. Comme des jumelles séparées à la naissance qui se retrouvent (30 ans plus tard quand même).

Je crois que c’est la seule à qui je puisse tout dire sans jugement. Nos fous-rire quasi adolescents, nos réflexions sur la vie, les yeux dans le flou, les épreuves aussi…

Et elle en a eu des épreuves. L’enfance marque et forge l’adulte en devenir. Ce n’est pas toujours facile d’être un enfant. La vie, encore elle. Traverser les épreuves, les abandons, les négligences, en tirer le meilleur, en garder des blessures, mais aussi des forces, porter un sourire en étendard et consacrer sa vie aux Autres.

Parce qu’elle est comme ça E, elle donne, sans compter, jamais. Des mots gentils, des sourires, des petits tuyaux, des compliments, des froncements de sourcils, des leçons de vie énoncées d’une voix douce…

Elle a longtemps travailler avec des mômes en situation de handicap. Je ne sais pas qui à le plus appris aux autres. Elle s’en sort avec une candeur touchante. Est-ce que ce sont les enfants qui l’ont rendue comme ça, ou est-ce qu’il faut déjà l’être pour pouvoir les atteindre un peu ?

Quand il s’est agit de tracer une nouvelle voie, le destin a croisé nos chemins. Je ne crois pas au hasard. On se ressemble vraiment, tellement.

Elle est l’amie qui m’admire et me le dit, sans jamais comprendre que c’est moi qui suis la plus admirative des deux. Créative, inventive et bienveillante, elle trace la voie à suivre. Elle fourmille de mille idées toutes meilleures les unes que les autres.

Alors lance-toi. N’aies pas peur tu sais. La vie, c’est jamais linéaire (ça se saurait non ?) et je suis sûre que tu as les capacités de changer le monde, même si t’es pas organisée. Qui a dit qu’il fallait être organisée pour changer les choses ?

CRÉATIVITÉ=BORDEL AMBIANT.

On s’en fout. Tu sais pas comme t’es forte, comme t’as franchi tous les obstacles les uns après les autres, avec des larmes et alors ?  Les gens forts aussi pleurent parfois, souvent. J’en connais même qui chialent en conduisant 😉

Les larmes c’est le sel de la vie non ?

Elle sait pas comme elle est puissante, différente, et pourtant, elle ne gâche pas son talent, elle le dépose par petites touches toutes fraîches et ceux qui la croisent s’en souviennent généralement. Combien de fois ai-je entendu « Elle est super, E! « .

Oui, elle est super, et j’ai l’immense privilège d’être son amie.

 

 

 

 

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#portrait du jour…12

Aujourd’hui, je vous parle de ma collègue M.

La trentaine, blonde aux yeux verts ( que je vois bleus) , son parcours n’a pourtant pas été tout tracé. Drôle et sincère, elle met en avant son humour, et des compétences incroyables, sûrement pour que les gens oublient sa particularité.

Pourtant, elle en parle facilement.

Je me souviens, l’autre jour je lui demande : « C’est quoi déjà le nom scientifique de ta maladie génétique ?  » et elle m’a répondu en rigolant :  » Tu peux dire naine, ça me va! ».

Elle est comme moi, elle déteste l’hypocrisie qui pousse les autres à dire « personne de petite taille » ou « non-voyant ».

ACHONDROPLASIE.

Le mot est barbare. Et quand on regarde le tableau clinique, la maladie peut aussi l’être.

M elle en rigole. De ses os qui lui font mal, de ce monde dans lequel rien n’est adapté.

Et ce qui est plutôt cool, c’est que tant qu’on la respecte, on peut aussi la taquiner avec ça.

Je le dis souvent, si les personnes porteuses de handicap et leurs parents ne rient pas du handicap, alors personne ne le fera jamais. Et c’est un peu dommage.

Et rire, c’est la première marche vers l’inclusion. Rire avec plutôt que de. Rire avec plutôt qu’être la cible. Rire, c’est le plus important dans la vie, c’est ce qui fait qu’on vibre un peu plus beau, un peu plus fort.

Alors on se marre quand même beaucoup. « Hey, M non saute pas par la fenêtre ! » quand elle monte sur une chaise pour l’ouvrir.

Mais on n’oublie pas que c’est aussi beaucoup de combats. La photocopieuse trop haute, la voiture à adapter, le plan de travail de la cuisine qui l’oblige à lever les bras, les adaptations au poste de travail parfois compliquées à obtenir. Tout ce qui est naturel pour nous nécessite une adaptation pour elle.

Et le regard des autres. Encore eux.

C’est malaisant la différence, ça fait peur, ça gêne un peu. On ne sait pas toujours se comporter face à cet autre qui ne nous ressemble pas et pour lequel on sait que la vie est parfois compliquée. Alors, on se détourne, c’est si facile. Pourtant, M ne demande rien. Elle est d’un naturel désarmant. Et c’est sa chance je crois. Elle ne se comporte pas comme si elle était différente. D’ailleurs à part sa taille, rien n’est différent. Mais au quotidien c’est déjà beaucoup.

J’imagine un parcours de vie pourtant qui n’a pas dû aller toujours de lui-même. On n’en a encore jamais parlé… J’ai été ado un jour (hé ho les mauvaises langues c’est pas si loin) et je sais comme cela pouvait être dur. J’avais un ami qui avait une maladie génétique. Il n’était pas nain au sens propre du terme. Juste on aurait dire qu’il avait 7 ans a lieu de 14. On l’appelait « le petit Mat ». C’était affectueux mais avec le recul, je me demande si « Le petit Mat » le prenait bien…

On pourrait reparler de l’accès à l’emploi, qui se réfléchit en termes de possible. On ne peut pas faire tout ce qu’on veut, il y a des métiers avec taille requise. Il faut aussi penser aux éventuelles complications articulaires, aux douleurs…

Elle exerce le même métier que moi, et je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi une leçon de tolérance adressée à nos publics, parfois un peu fermés à ce qui sort de leur cadre de référence.

Elle a souvent les émotions à fleur de peau. Elle partage, elle donne. Elle est touchante. Elle aurait pu se blinder, se verrouiller, mais elle est très ouverte aux autres, le sourire porté en étendard, les yeux verts ( bleus?) plein de malice, et parfois de larmes.

Elle a les mêmes inquiétudes que moi, les longs cheveux blonds en plus…J’imagine encore une fois que je suis une privilégiée, je ne connais pas toutes les galères qu’elle doit affronter tous les jours, je n’ai presque jamais besoin d’un marchepied…

Je l’admire. La force qu’elle dégage est finalement inversement proportionnelle à sa taille. Ah ouais, parce qu’en plus d’être naine, elle n’atteint même pas la taille moyenne des femmes achondroplases ! Alors imaginez à quel point elle est grande en dedans…Respect !

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#portrait du jour…10

K est une petite fille de 8 ans.

J’accompagne sa maman à l’emploi.

Ils sont afghans. Ils ont connu la guerre, la fuite, les longues marches à pied au creux de la nuit, les camps sanitaires, le bateau, la peur, le froid et l’angoisse. Ils ont tout plaqué pour ne pas mourir. Ils avaient une vie là-bas, une situation, ils étaient plus ou moins heureux mais ils avaient une vie normale, une maison à eux, et toute leur famille…

De tout ça, il ne reste rien que des souvenirs qui s’effritent…

K vient aux entretiens, parce que du haut de ses 8 ans, elle a appris le français grâce aux quelques heures généreusement dispensées par l’état pour les réfugiés. Nombre d’heures souvent bien insuffisant pour les adultes. Si les enfants sont vifs et promptes à apprendre une nouvelle langue, c’est bien souvent plus difficile pour leurs parents.

Alors K vient faire l’interprète pour sa maman.

Elle a débuté une scolarité, elle a même rapidement rattrapé le retard. Entrée au CP à 7 ans pour apprendre à lire, elle est passée en CE1 en cours d’année. K aime ses copines, la musique, et conserve une partie de son innocence et un sourire dingue malgré tout ce que la vie lui a envoyé comme crasses.

Elle est belle, elle est vraiment magnifique. Sa mère a des airs de princesse, et elle lui ressemble terriblement.

K « pédale ». C’est une môme intelligente et rafraîchissante. Elle a cette étincelle dans le regard qui ne trompe pas.

A chaque fin d’entretien, je lui sers le même couplet :

 » Et en attendant que ta maman puisse reprendre des cours, tu lui parles en français à la maison ! C’est toi la maîtresse là ! » . Et à chaque fois, elle traduit à sa mère en riant, ravie de pouvoir avoir un super pouvoir, celui d’aider.

Au fil du temps, elle me dit qu’elle ne parle quasiment plus perse. Elle oublie. Elle trouve ça difficile. Mais toute la journée, elle parle français, la télé parle français, ses livrs sont en français, son quotidien est devenu français.

Elle aimerait garder sa langue maternelle, mais de plus en plus de mots lui échappent.

Elle en est nostalgique, et on sent pourtant une sorte de détermination à ne pas se laisser abattre, une force incroyable qui sort de ce si petit corps. Un caractère déterminé, déterminant.

Quand K évoque son père, je sens un certain malaise. Je ne l’ai pas apprécié quand je l’ai rencontré. Il était présent au premier entretien, et je lui avais demandé de ne plus revenir. #instinct.

Ce malaise sera confirmé bien plus tard. K est pour l’instant à l’abri, protégée par sa mère. C’est un homme violent. Oh c’est rare parait-il, il n’est pas souvent énervé…mais jusqu’à quand ?

Je ne peux pas m’immiscer dans leur intimité, leur vie, leur famille. La mère de K a déjà eu le numéro du juriste. Elle sait ce qu’il faudra faire quand elle sera prête, assez forte et indépendante.

En attendant, savoir que K est au courant lui tord les tripes.

C’est drôle comme on l’excuserait presque cet homme. Ou comme on mettrait cette violence sur le compte de ses origines. En oubliant le nombre de femmes qui meurent chaque année sous les coups de leur compagnon, ou ex compagnon….

C’est drôle non ? Non !

Et K, en chouette gamine continue de faire mine que tout n’est qu’insouciance, soleil et crêpe au sucre…

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#portraitdujour…4

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’une amie à moi.

Au début de l’histoire, en fait, c’est une copine, une maman de l’école comme on dit. On échange souvent, on boit le café ensemble de temps en temps, nos garçons s’apprécient et se ressemblent, en étant pourtant si différents.

On se trouve des points communs, on évolue l’une près de l’autre. C’est la vie, on se comprend à demi mot sans être « plus proche que ça ».

Quand la maladie vient ravager son cœur et son équilibre, elle ferme les portes à tous ceux qui souhaitent passer le seuil de l’hôpital.

Faut être forte, faut faire face. Elle n’a pas le droit de s’effondrer, qui tiendrait les murs ?

Le diagnostic est aussi brutal que sombre. Elle voit la chair de sa chair exsangue. Elle a peur.

Deux jours après, malgré ses excuses toutes trouvées pour qu’on ne se voit pas, je force la porte de l’hôpital. Je sais que je ne pourrai pas monter en chambre.

Juste un SMS: « J’ai un colis pour les gosses, j’attends en bas. » Ça ne souffre ni excuse, ni refus. Elle sait que j’attendrai, quitte à confier à un visiteur qui monte. Je veux juste lui montrer par ma présence qu’elle pourra compter sur moi, que je n’attends rien d’elle, que je suis là, prête à affronter sa peine si elle en éprouve le besoin.

Elle descend et dès qu’elle me voit, elle ouvre les vannes. 48 heures de tension insupportables. Et si ? Me dit-elle ? Je ne prends que rarement les gens dans mes bras, je suis une pudique, et pourtant, elle se glisse contre moi, je caresse ses cheveux, je chuchote. Que ça va aller, qu’on va se battre, qu’ils ne sont pas seuls, que l’énergie se transmet, j’en suis sûre. En dedans mes larmes coulent, mais je les garde pour la route, vous le savez, je ne pleure qu’en voiture, en plus ça ne coûte aucun point sur le permis.

On boit un café, on parle de ce qu’elle traverse. On va prendre nos habitudes. Bulle d’oxygène. J’essaie de parler d’autre chose que du crabe. Je lui confie des banalités, je parle du boulot, pas toujours drôle qu’elle connait bien. Cette « normalité » la raccroche un peu à la vie « du dehors ». C’est comme une prisonnière qui aurait des permissions. Sa fille n’a guère cette chance. On parle d’elle aussi, sans tabou, sans non-dit, de son petit frère, de son père.

S est forte, elle ne pleure pas souvent, elle se l’autorise, je pense qu’elle sait qu’elle peut. elle maintient le navire à flot, avec son lot de culpabilité. Elle vogue de la maison à l’hôpital, d’un enfant à l’autre avec toujours la sensation de perdre des moments , qu’elle ne pourra jamais rattraper.

Elle tient son couple à bout de bras, elle lutte contre les médecins, contre le système qui fait qu’on ne vous dit jamais tout, qu’on ne vous explique pas, contre les bouffées de colère face à l’immense injustice de la situation. Elle court après les leçons, pour que sa fille ne perde pas sa soif de connaissances. Elle joue un combat perdu d’avance contre les aiguilles du temps.

Elle n’a d’yeux que pour le combat de sa môme, pour son attitude exemplaire de petite warrior, elle ne voit même pas comme elle-même est grande dans l’effort. Je l’admire, mais elle n’aime pas qu’on lui dise.

Pourquoi ce texte aujourd’hui ? S débute une nouvelle page de son histoire. Sa fille est sortie de l’hôpital. Et, bien qu’elle ne se réjouisse pas trop vite, la guerre contre le crabe n’étant pas encore gagnée, la pression redescend d’un cran. Et moi, j’ai peur que le relâchement lui soit difficile.

Alors, comme je transmets toujours mieux les émotions quand elles sont posées à plat sur l’écran, quand mon visage ne risque pas de me trahir, quand le rouge aux joues ne se voit pas, j’avais envie de lui dire que j’étais toujours là, pour craquer, pour faire la balle rebondissante. Parce que je connais bien le processus, et que je sais qu’elle va devoir descendre tout en bas pour rebondir plus haut encore.

Je voulais aussi lui dire que j’ai conscience d’avoir fait partie des bonnes surprises dans l’épreuve, de ces personnes dont elle ne penserait pas qu’elles seraient là. Que je ne me suis jamais sentie obligée, que je l’ai fait avec cœur, parce qu’ils m’ont touchée tous les 4, parce que j’ai appris à leurs côtés et que je n’attends rien. Les photos d’hier sont une énorme récompense.

S, je le sais, là tu chiales un coup derrière ton écran, mais tu peux redresser la tête ! T’es une putain de guerrière ! Respect.

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Femme de 2030

Je suis une femme de 2019.

Je veux rire et pleurer,

Je veux vibrer pour le sport qui me plait,

Je veux pouvoir le pratiquer.

Je suis une femme de 2019…

Je veux tomber et retomber amoureuse tous les jours si ça me plait,

Je veux aimer mille fois, vivre mille vies,

Je veux sentir sa main dans la mienne,

Pouvoir choisir si c’est une main d’homme ou de femme.

Je suis une femme de 2019,

Je veux aider mon prochain sans que vous ne me trouviez faible,

Je veux montrer au monde qu’on peut être différent et heureux,

Je veux crier les différences, toutes, elles sont belles, elles sont douces !

Je suis une femme de 2019,

Je veux élever ma tribu dans la bienveillance et la gentillesse,

Je veux leur donner le goût des autres, le goût de l’Autre,

Je veux leur montrer qu’on tend 100 fois la main, sans rien attendre en retour.

Je suis une femme de 2019,

Je veux être libre de rire à gorge déployée, de manger avec les doigts,

Je veux pouvoir embrasser  à pleine bouche, serrer très fort les gens sur mon cœur,

Je veux pleurer à chaudes larmes et trembler de peur dans le noir.

Je suis une femme de 2019,

Je veux vivre la non-violence au quotidien, je veux croire en tout ce qu’il me plait,

Je veux collectionner les pierres, et être entourée de chaleur et d’amis,

Je veux boire des mojitos en été, et manger des raclettes en hiver,

Je veux être fière de mon corps, et ne pas avoir honte de mon esprit.

Je suis une femme de 2019,

Je veux m’habiller comme il me plait sans suivre les diktats de la mode,

Je veux marcher dans la rue sans craindre pour mon intégrité,

Je veux courir dans la neige, et avoir de l’audace, beaucoup d’audace,

Je veux avoir mes émotions à fleur de peau, n’avoir aucune barrière.

Je suis une femme de 2019,

Je veux être révoltée, rebelle, tendre et entière,

Je veux vivre à 100 à l’heure, être une mère,

Je veux aussi être une femme, une amie, une amante, une fêtarde.

Je suis une femme de 2019, et les changements actuels me font peur.

On glisse, c’est imperceptible et je me demande quel sera ton avenir.

Tu sera une femme de 2030 ma fille, et toi, que voudras-tu  ?

Je te souhaite de vouloir tout ce qui te passera par ta jolie tête de rêveuse.

Je te souhaite surtout l’immense bonheur de pouvoir être aussi libre que nous le sommes.

Je me sens parfois prisonnière, entravée, mais quand je vois ce qui se passe autour,

Je me dis juste que nous sommes en train de nous prendre un gros recul.

Et comme à chaque recul, nous les femmes seront en première ligne !

Alors à toi la femme de 2030 qui habite chez moi, je te fais une promesse :

Je vais me bagarrer, quitte à me transformer en Rocky et aller apprendre à boxer, pour que tu jouisses de ces libertés qui ont été si chèrement acquises !

Tu le mérites bien…

Lneige2019 (Copier)