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#portrait du jour…49

S je le rencontre il y a peu de temps, lors d’une session de recrutement.

Il fait bonne impression, on sent qu’il a envie, même si il est plutôt du genre à être très empêché.

Je lis le dossier envoyé par son conseiller. Addiction en voie de traitement, si tant est que les addictions puissent se traiter, handicap, séparation.

La totale, ou presque.

S est petit, et comme il se tasse sur la chaise, il parait minuscule, et sa posture reste celle d’un enfant. Il regarde principalement ses mains, ou ses pieds, mais rarement les gens (mon collègue et moi-même) qui sont en face de lui.

Il s’agite quand on évoque son parcours de vie. C’est difficile, et on sent qu’il est mort de peur.

C’est de l’insertion, chacun a sa chance, et si nous ne le prenons pas, je me demande bien qui le fera. La main que nous lui tendons sera peut-être salvatrice pour lui. C’est de l’insertion, c’est notre job d’essayer.

Nous avons l’impression que l’addiction est derrière lui, que le pire est passé, qu’il accepte bien son handicap, en tous les cas qu’il vit avec. Déficience visuelle, mais il y a déjà des adaptations pour ça là où nous le recrutons, alors pourquoi ne pas tenter.

S commence donc un lundi, comme toute l’équipe, sur un support tout neuf qui va lui coller une trouille bleue.

Petite équipe et bel esprit en ce début de parcours. Et pourtant, rapidement son mal-être va devenir palpable. Alors que j’interviens pour la première fois sur l’accompagnement moins d’une semaine après, il m’annonce qu’il ne souhaite pas rester.

J’essaie de le convaincre, mais il avoue avoir envie de boire chaque jour, tant le stress est élevé. Il passe une heure avec moi, le visage baissé sur ses mains qu’il pétrit sans relâche.

Il me parle un peu de sa vie, de son homosexualité jamais vraiment avouée, jamais vraiment acceptée. Je me dis intérieurement qu’il cumule un peu. L’homosexualité n’est pas grave, n’est pas un frein ni une malédiction, et pourtant il la vit comme telle. C’est une réelle douleur. Pourtant il partage la vie d’un homme depuis longtemps, mais rien à faire, il n’assume tellement pas qu’ils ne vivent pas ensemble malgré les 10 ans d’amour qui les unissent…

Il continue de se livrer, encouragé par les silences qui lui laissent de la place.

Il finira aveugle, la maladie qui atteint ses yeux est irréversible et dégénérative. Il le sait, et ça non plus, il ne l’accepte pas du tout. C’est pour lui une souffrance de me l’évoquer. Ses mains se remettent à trembler, il a un pauvre sourire. J’ai toujours aimé cette expression: « un pauvre sourire ». C’est celui qui tente en vain de cacher le chagrin, les frustrations. Ce n’est pas un sourire au rabais, bien au contraire, c’est celui qui est mû par l’effort incroyable que fait l’humain pour masquer aux autres ce qui l’anime vraiment.

S est sous traitement pour ses addictions, mais elles ne sont pas maîtrisées. De son propre aveu, elles ne l’ont jamais été et ne le seront jamais vraiment…Les médicaments qu’il prend pour les endiguer le rendent parfois plus malade qu’une bonne cuite, il se sent perdu. C’est comme une ligue contre lui, contre la volonté qu’il a de s’en sortir même un peu.

S a quitté son poste malgré nos efforts pour le retenir, pour le rassurer, pour le raccrocher.

Des parcours de vie accidentés, il y en a d’autres dans l’équipe qu’il laisse derrière lui. Mais il se mettait en danger.

C’est de l’insertion, et on se devait d’essayer de lui laisser une chance, mais surtout pas d’insister au risque de le mettre encore plus en difficulté qu’il ne l’était. Accepter nos limites et nos erreurs de jugement fait aussi partie du métier !

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#portrait du jour…48

K est déjà un presque jeune homme.

Il est fort, il est jeune, il est beau mais il ne sent pas le sable chaud…

Du haut de son adolescence, il est une leçon à lui tout seul. Doux et gentil, il a su traverser quelques épreuves de vie déjà bien difficiles.

Il a connu la violence, sous des formes diverses, et l’a renversée sans jamais y répondre par une nouvelle violence. Il a su s’affirmer, se positionner malgré son très jeune âge. Il a du dénoncer, raconter, le regard décidé de celui qui a vécu des choses, et qui ne les inventent pas. Avec sa voix claire de petit garçon, ses mains potelées juste sorties de la toute petite enfance, il a grandi d’un seul coup, comme ça, sans prévenir.

Il a connu des joies intenses comme tous les enfants, comme seuls les enfants d’ailleurs savent les vivre et les apprécier. Il a ri à gorge déployée, il a salué des progrès, il a tapé dans ses mains et il est tombé de vélo. Il s’est écorché les genoux et les coudes, il est remonté autant de fois qu’il avait pu choir, il a fait des plongeons même si ça chatouille le ventre, il a appris 1000 sports.

Il a connu le bonheur d’être l’aîné, et la déception de ne pas pouvoir jouer au ballon de suite avec ce bébé tout neuf, ni même avec celui d’après.

Il a connu la différence et l’art de vivre avec, de s’y faire ou de ne pas s’y faire. Il l’a toujours connue, ou presque, et il l’a toujours intégrée comme classique.

K a une petite sœur handicapée, et c’est sa force. Il était un fraternant dans l’âme. L’envie de couver, l’envie de câliner, le besoin d’aimer et de protéger. Il a su trouver son équilibre auprès de cette petite fille fragile, et chétive. Il a grandi avec à l’esprit qu’on peut être famille à part et heureuse quand même.

K grandit, et il s’investit de son mieux auprès des autres.

Avec sa sœur, il reste un grand frère farceur et facétieux, mais il sait aussi l’aider et la tirer vers le haut, avec un naturel désarmant, avec le cœur sur la main.

Avec son frère, il est celui qui montre le chemin, la voie à suivre, sans jamais trop s’éloigner de la justesse, et de la justice. Il joue, ronchonne, chamaille, mais est un réel aimant…

Avec les autres, tous les autres, il est gentil. Vraiment. Solidaire, empathique, et investi. Il aide les copains d’école et encourage ceux du sport, avec sincérité.

Il est engagé dans une association et même si c’est celle de sa mère, je trouve que c’est une belle preuve que l’humanité peut se décider tout petit…Il fait ce qu’il peut avec sa timidité naturelle et son envie de faire quelque chose. Il a appris des compétences pour pouvoir être utile, il se donne, il donne de son temps, il ne rechigne presque jamais.

Il grandit cet enfant, et il devient un jeune homme. Il devient plus grand que sa mère, tant physiquement qu’émotionnellement et c’est tellement beau que je ne pouvais pas le garder pour moi.

Bien évidemment, il râle parfois, fait l’intéressant, souvent, mais il est spontané, terriblement humain et il est de très bonne volonté. C’est déjà quelqu’un de bien, et il est encore si petit…

Bien évidemment, vous avez reconnu mon Calme de Lune, posé, lumineux, qui prend les photos, porte les sacs, m’accompagne partout malgré l’adolescence. Vous aurez reconnu ce grand garçon qui me suit sur chaque formation, chaque atelier, chaque rencontre. Qui fait de son mieux pour être à la hauteur de ses propres défis.

Ce jeune homme que j’aime de tout mon cœur et admire de toutes mes forces….

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#portrait du jour 44

S partage ma vie depuis près de 10 ans.

Elle a connu mes 3 enfants, et je pense qu’elle a aimé et aime encore chacun d’entre eux.

Elle n’est pas sur les réseaux sociaux, elle a eu une vie loin d’ici avant, avant nous. Elle est animatrice au périscolaire.

C’est elle qui accueille les chères têtes blondes, brunes et rousses le matin, qui gère le repas de midi et qui récupèrent ces mêmes petits mômes version épuisée et donc surexcitée le soir, pour les accompagner jusqu’à l’heure des parents.

Elle parle fort, avec son accent pas auvergnat. Elle les remue parfois, elle secoue les parents avec son franc parler.

Elle est là, irremplaçable S tous les matins ou presque et tous les soirs ou presque.

Elle pose des pansements sur les petits bobos, aide les plus jeunes à s’habiller, prépare le goûter en leur laissant un maximum d’autonomie, rassure les uns, câline les autres, et pour finir, elle est un appui sans faille au moment si délicat des devoirs.

S elle est un pilier pour les petits, une amie pour les plus grands.

Mon grand m’a dit qu’elle avait été assistante sociale, quand elle n’habitait pas encore en Auvergne et franchement, quand je la regarde toute en délicatesse mesurée, je me dis que c’est sûrement vrai.

Elle a une réserve incroyablement empreinte d’amour avec les enfants. Elle n’a jamais relever le handicap de Rayond’soleil sinon au moment de se battre pour qu’elle puisse être accueillie.

Elle fait des heures supplémentaires pour les parents retardataires, sans jamais râler, ou faire peser une quelconque culpabilité sur eux. Le matin, elle est toujours de bonne humeur, a toujours un mot gentil pour nous, les lève-tôt, ne nous regarde jamais comme les monstres qui abandonnent leur progéniture à une heure indue, ne nous avoue jamais si ladite progéniture lui a fait vivre un enfer, même quand eux avouent sans scrupule. Elle se contente de hausser les épaules en souriant, et ses yeux disent « tout est pardonné ».

S est une fée du quotidien, une héroïne sans cape, mais avec des feutres, une gentille chef de camp aux milles idées pour dégourdir nos petits, et aux milles autres pour les occuper. Elle joue au ballon en été et invente des milliers d’activités manuelles, celles là même qui m’horripilent, parce que c’est toujours moins beau que sur le modèle, que tu mets 10 fois plus de temps que prévu, que ton môme te regarde avec espoir et toi, au fond de toi tu sais que tu vas pas assurer… S assure. Même quand c’est moche à la fin, et même quand elle doit y passer tous les soirs (la soirée découpage, la soirée collage, la soirée peinture, la soirée finitions…) elle garde le smile.

Les mômes l’adorent, c’est un juste retour. On ne récolte que ce que l’on sème. Elle sème des graines de joie, elle récolte du bonheur.

A l’heure où certains travaillent pour payer leurs factures, S bosse avec son coeur. Avec son âme.

Je lui ai toujours remis chacun de mes enfants avec une confiance absolue. Absolue. Et je n’ai jamais eu à angoisser au moment de les récupérer. Je sais qu’elle joue son rôle à merveille et il me paraît juste de venir saluer tout ce qu’elle met en oeuvre pour que nos enfants se sentent bien et que beaucoup prennent malheureusement pour acquis. Non, elles ne sont pas toutes aussi bien que S, oui F est super elle aussi, et tout aussi investie, non ce n’est pas un dû, oui, réalisez votre chance.

Le monde obscur du handicap m’a appris une chose, c’est reconnaître les belles personnes quand j’en croise. Et S comme F sont de belles personnes.

Merci. Pour Calme de lune, Avalanche et un tout petit peu plus pour Rayond’soleil. Merci pour les carrés de chocolat, les câlins, les pansements, les yeux froncés même s’ils rigolent, les encouragements et tellement tout le reste…

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#portrait du jour…43

A est une maman de 4 enfants.

Des cernes sous les yeux, presque jusqu’au cou. Elle est mince, presque maigre, et comme elle se tasse le long des murs, comme elle se recroqueville sur sa chaise, on pourrait presque en oublier qu’elle existe.

Elle parle tellement doucement, tellement…En fait elle chuchote.

Elle travaille sur un chantier d’insertion depuis peu après des années à ne plus exister. Des années d’une vie de domestique ou presque. Elle est un soutien sans faille pour son mari, qui se repose totalement sur elle, elle gère les 4 enfants.

A arrive au tout début de ma nouvelle carrière, et c’est sûrement autre chose que le hasard qui la dépose sur ma route.

Elle a un enfant en situation de handicap dont la scolarité a été très difficile. Il est aujourd’hui éloigné de l’éducation nationale. Il va dans un établissement spécial. Elle s’inquiète, elle n’arrive pas à déléguer suffisamment. Difficile de lâcher prise, de passer la main. Elle a très peur de revivre des moments difficiles. Je fais le lien avec une association locale.

Elle a toujours eu l’habitude de tout maîtriser, de tout organiser, de s’occuper de tout le monde tout le temps.

A s’est oubliée. Complètement. Son mari a fait une formation, et elle a continué de tout prendre en main en le soutenant du mieux qu’elle le pouvait. Elle a subi les weekend à accompagner les enfants d’une activité à l’autre, à attendre au bord du terrain. Les semaines à faire le taxi, le linge, le ménage, les papiers, les repas. Sans gratitude, sans reconnaissance. Elle s’est usée, beaucoup.

A s’est oubliée. Elle arrive là sans trop savoir si elle peut faire autre chose que ça, s’occuper des siens.

Elle n’a pas vu de coiffeur depuis des années, les magasins de vêtements depuis au moins aussi longtemps. Elle porte un jean de son mari et un t-shirt publicitaire. Elle ne me regarde jamais dans les yeux, et je sens que rien que me parler est une torture. Elle a l’air tellement perdue.

Au fil des semaines, elle se révèle et commence à tisser des liens avec ses collègues. Première victoire pour elle qui avait rompu tout lien social depuis si longtemps. Je l’entends discuter, chambrer et même parfois rire… Ça me fait tout drôle, mais indéniablement, ça fait du bien de voir son visage s’éclairer.

L’accompagnement va d’abord l’aider à prendre soin d’elle. A mettre en place des stratégies pour avoir du temps pour elle. Elle n’a aucune autre difficulté : elle a le permis, elle n’a pas d’addiction, elle est jeune (si assurez vos qu’être vieux est une difficulté sur le marché de l’emploi), elle est intelligente.

Mais tout ça, elle l’a complètement occulté. Elle est devenue une sorte d’abnégation à elle toute seule, une négation de la vie.

Alors, elle va devoir renaître. Cela passe par de bons et de mauvais moments. Par des questionnements difficiles et des repositionnement. Mais la finalité est toujours la bonne : se retrouver soi, s’aimer un peu plus, s’accepter et accepter que le monde tourne aussi sans nous, mais qu’il tourne aussi grâce à nous.

A va y arriver avec brio, elle va savoir choisir sa voie et maintenir le cap, coûte que coûte…

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#portrait du jour…37

S est une femme de 37 ans. Elle « cherche » un emploi.

Et c’est vrai qu’elle y met du cœur en apparence.

Je jette un œil à ses suivis. 30 mois. 30 mois et plusieurs débuts de quelque chose, rapidement avortés.

Je ne sais pas ce qui me parle, ce qui me touche chez elle.

S est turque. Elle porte le hijab, et dans notre pays, c’est un frein supplémentaire à l’emploi des femmes.

On en parle librement, je n’essaie pas de convaincre les femmes que je rencontre que le port du voile est à proscrire. Déjà parce que je m’en fous personnellement de ce qu’elles portent sur la tête, ensuite parce que ça leur appartient plus qu’à moi quand même.

Je vous vois arriver avec vos « et la liberté de la fâmmmmmmmmmme ?!!! ».

Ben justement, leur liberté c’est de porter ce qu’elles veulent. Je ne vous refais pas le couplet de la jupe trop longue ou trop courte, du pantalon trop moulant, du jogging qui fait négligée, du maquillage qui fait pouf….

Le voile, il n’y a que les concernées pour en parler vraiment, et décider en leur âme et conscience s’il est pour elles le signe de l’influence d’un patriarcat ou de leur propre émancipation.

Pour moi, le voile, la croix, même combat. Chacun son corps.

D’ailleurs, S me le dit, derrière son khôl noir, que moi je ne sais pas ce que ça représente pour elle. Normal, je ne suis pas elle. Et je ne crois pas en son Dieu. Je respecte sa croyance, et c’est là le moins que je puisse faire.

Elle porte des Adidas avec sa jupe et a le visage très fin. Elle est jolie, mais ce que la société voit en premier, c’est son voile. C’est comme ça. Et mon rôle, c’est de lui dire que ce voile, ce bête morceau de tissu, cristallise la haine, attise les amalgames. Je m’en veux à chaque fois. A chaque fois, elle sourit, et me dit que tant pis.

Mais je sens quelque chose de plus profond. Il lui faudra 6 mois pour parler, à mots couverts, de son mari. Des raisons qui font qu’elle veut partir, de celles qui font qu’elle reste encore.

Il n’est pas vraiment violent, il est inutile. Inutile. Feignant. C’est à l’encontre de leur culture et de ses valeurs profondes à S.

Ce mari qui traîne du lit au canapé toute la journée, ce mari qui ne travaille pas, ce mari qui n’aide pas avec les enfants, ce mari qui dilapide le peu d’argent qu’ils ont lui sort par les yeux.

Le divorce, bien sûr qu’elle y a pensé. Ce n’est pas très bien vu, mais elle s’en sait capable. Mais, elle a deux enfants, pas encore bien grands.

Alors elle s’arrange avec la vérité, elle bricole avec ce qui la dégoûte, elle avance chaque jour un peu plus sans lui. Elle fait tout pour se sortir des tracas dans lesquels il entraîne toute sa famille. Elle se bat, elle trouve des petites combines et moi je la vois s’enliser.

Quel est mon rôle dans cette histoire ? Je lui ai refilé le flyers du centre d’information du droit des femmes. Il y a des juristes là-bas qui sauront l’aider quand elle sera décidée. En attendant je l’écoute, c’est déjà bien.

La vie va lui jouer un mauvais tour, dont elle saura se servir pour grandir. Son mari se retrouve infirme suite à un accident. Elle va devenir son aidante. Elle va aussi en profiter pour lui rendre la monnaie de sa pièce.

Elle me le raconte à chaque entretien avec cette malice habituellement propre aux enfants. Rassurez-vous, elle ne le torture pas, elle n’est pas méchante S ! Mais elle le laisse bien se débrouiller pour ce qu’il arrive à faire (c’est à dire pas grand chose) et elle ne perd pas tellement de temps à le plaindre. Et elle se détache, aussi sûrement que doucement.

L’adage, on ne récolte que ce que l’on sème prend ici tout son sens.

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#portrait du jour…33

Elle s’appelle C et c’est encore une femme qui compte dans ma vie.

Beaucoup de femmes dans mes portraits, ce n’est pas voulu, pas décidé, je me laisse porter par les gens qui m’inspirent, et elles sont plus nombreuses qu’eux.

C est médecin généraliste. Elle a un peu plus de quarante ans. Je la rencontre il y a 8 ans. Je suis à la recherche d’un « autre » médecin, parce que le mien ne me prend pas au sérieux quand je parle des difficultés de Rayond’soleil.

Le pédiatre a botté sur le CAMSP de Clermont qui a botté en touche. Trop petite, pas assez inquiétante. Ça dépend pour qui. Moi, j’en crève de certitudes incertaines à chaque progrès qu’elle ne fait pas, ou pas assez vite.

Et C m’écoute. De suite. Elle ne me dit pas que je compare, elle ne me dit pas que j’exagère, elle m’écoute, pleinement, vraiment. J’en reste surprise, je n’ai pas l’habitude.

C c’est le genre de docteur qui a toujours une heure de retard, mais à qui tu le pardonnes avant même qu’elle dise enfin ton nom, parce que tu sais que si elle est en retard, c’est justement parce que  ses patients sont plus importants pour elle que son horloge. C, elle a toujours un sourire pour chacun de ses patients.

Les enfants l’adorent, ils lui font des dessins et lui emmènent des chocolats pour Pâques.

En même temps, elle leur passe tant de choses. Elle n’est pas laxiste mais compréhensive. Et elle sait les prendre. « Tu prends le stéthoscope mais tu laisses le tiroir fermé ! ». Elle accepte les câlins, même baveux, même collants, même quand les petits en profitent pour gribouiller les ordonnances. Elle se centre sur l’important.

Elle est du genre à recevoir ton pré-ado tout seul pour te dépanner parce que les horaires de rendez-vous collent pas avec ta semaine, et à t’envoyer un rapport par SMS pour te rassurer.

Elle est du genre à recevoir un môme de 4 ans qui a besoin d’être tranquilliser sur l’état de santé de l’un de ses proches, et d’y arriver. De le recevoir et de le prendre en considération, vraiment.

Elle ne fait pas semblant, elle ne joue pas.

Elle ne fait pas cas du handicap, elle se focalise sur la personne plus que sur ses failles. Elle reste alerte concernant les difficultés, elle reste critique sur sa propre pratique.

Fait plutôt rare, elle est humble. Elle ne sait pas tout et elle sait le dire. C’est difficile pour un scientifique de ne pas savoir expliquer un état de fait. Et pourtant, parfois, cela arrive. Elle ne sait pas. Et elle te le dit, avec un demi sourire. Et parfois même, elle te demande ton avis.

Elle est l’une des rares à m’avoir vue pleurer. Était-ce son ton réellement concerné ? Ses yeux gentils ? Sa main posée sur mon avant bras ou bien encore les mots prononcé ? Elle a ouvert les vannes. C’était il y a longtemps, mais c’est un épisode marquant pour moi, et pour mille raisons. Je ne pleure pas en public. (oui, vous vous rappelez, je pleure en voiture moi !)

Bref, elle fait partie de la famille, parce que forcément, quand on a 3 enfants, on use les chaises des salles d’attente, à fortiori quand on a un Rayond’soleil. Elle a souvent été et est toujours un soutien sans faille. Je sais qu’on ne fait pas exception dans sa patientèle. Je sais qu’elle répondrait sûrement dans un haussement d’épaules qu’elle ne fait que son job.

Je sais aussi que tous les médecins ne sont pas autant empreints d’humanité, et d’humanisme. Elle aime les gens, elle les sonde, les regarde, les comprend. Elle est délicate, dans ses mots comme dans ses gestes, elle fait attention, dans tous les sens du terme.

Elle connait la maladie, la douleur. Elle la côtoie, la vit, la soigne, accorde sa confiance à d’autres ou pas. Pose parfois les instruments pour se caler au fond de son fauteuil et juste entendre ce que le patient va lui déposer. Elle réoriente, telle une girouette, au gré de ce qui se dessine dans son bureau.

C’est important d’avoir une confiance aveugle en son médecin traitant, et je pense pouvoir dire sans me tromper qu’elle est un peu plus que ça, pour moi, pour nous.

C’est une soignante précieuse. Merci…

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#portrait du jour…32

Elle s’appelle M, et vit le handicap depuis qu’elle est toute môme.

Elle m’a raconté la genèse du truc, mais finalement, ce que j’en retiens, c’est sa formidable capacité d’adaptation.

M ne peut presque pas se servir de l’un de ses bras.

C’est drôle, parce qu’avant qu’elle ne m’en parle, je n’avais pas fait attention. Pourtant, bien sûr son bras est frêle, puisqu’il n’y a pas beaucoup de muscles. Mais comme elle tient toujours ses cahiers avec, comme on voit en premier ses grands yeux brillants de vie, comme elle a toujours un mot gentil pour tous les gens qu’elle croise, même le matin, même avant d’être passée par la machine à café, son bras, on ne le voit pas.

Même quand on est un peu observateur.

M est une collègue, c’est pour ça que je publie son portrait pendant le week-end, elle va peut-être oublier de lire, elle va peut-être oublier de m’en parler.

Elle est drôle et gentille. Au sens noble de la gentillesse. On bafoue souvent le mot et on a tendance à regarder de haut les gens gentils, à les traiter en faibles. La gentillesse est pour moi la plus belle des qualités et une force incroyable.

 » Elle est super ta robe !  » ,  » Ça te va bien cette coupe ! » ,  » Vous avez l’air en forme ce matin ! » , « Beau boulot ». Elle repeint les murs du bureau en couleurs, avec bonne humeur, par sa simple présence et avec ses jolis mots.

C’est drôle, elle m’a manquée quand elle était pas là.

Enfin drôle non, naturel. Les gens qui distribuent la bonne humeur, c’est précieux. D’autant plus quand on sait à quel point la vie a pu être difficile. Compliquée. Douloureuse.

Les opérations qui se sont succédées , qui lui faisaient mal, qui n’ont pas eu les résultats escomptés en plus…

Le regard des autres, parfois terrible, hostile, moqueur. Elle n’en parle pas, il se devine derrière le voile sur les yeux.

La place à se faire, dans la vie de tous les jours. Dans le travail aussi, pas toujours simple.

On imagine que difficilement tout ce que peut impliquer un handicap comme le sien.

La voiture à adapter, et les adaptations qui coûtent très cher, l’inquiétude de ses parents, sa propre inquiétude.

On l’évoque quand je reçois une demande sur la page de l’association. Une maman enceinte, qui ne peut se servir de l’un de ses bras et panique un peu concernant sa future maternité. Elle aussi a eu quelques sueurs froides quand elle attendait sa fille.

Elle a un peu de recul et elle me dit  » Tu sais on y arrive. On ne peut pas de toutes façons, alors on fait autrement… » . Elle a porté sa fille, sans trop de difficultés, a réussi à la baigner, la nourrir, la sangler dans le siège auto, comme tout le monde ou presque malgré tous les films qu’elle s’est fait avant la naissance.

Bien sûr qu’il y a des moments de galère, elle ne va pas mentir. Mais elle a une chouette vie, et maintenant un petit bonhomme, dont elle arrive à s’occuper toute seule aussi, est venu agrandir la famille. Et elle gère, l’un et l’autre, et les deux ensemble.

Et elle distribue l’optimisme, me dit que je peux la mettre en contact avec des parents angoissés si jamais j’en ai besoin, qu’elle témoignera même si c’est pas forcément son truc.

Avec moi, elle parle ouvertement, me donne des astuces, c’est frais, c’est instructif. J’aime bien prendre les conseils, me nourrir de ce que les gens vivent pour évoluer, diversifier mes conseils, améliorer ma pratique.

Ce qui est chouette, c’est que je n’avais pas vu, elle est tellement sur-adaptée que je n’avais pas vu. JE trouve ça merveilleux et magique. Parce que personne ne s’y attarde et qu’on voit en premier sa personnalité.

MAGIQUE M, merci. Pour les compliments, merci pour les mains serrées, merci pour l’espoir donné, merci pour les clins d’œil, merci pour les partages, et surtout, surtout merci pour TA gentillesse. Tu vas me manquer tu sais…