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#portrait du jour…50

F a 45 ans. On se rencontre dans le cadre du travail, au tout début de ma reconversion. Il dirige une structure, qui emploie deux de mes petits protégés.

Quand j’arrive au rendez-vous, ni l’un ni l’autre ne sont là, et je me sens contrariée, et intimidée aussi. Mais il est gentil, et parle avec une voix tellement posée et basse, que cela me nécessite une attention particulière et redonne un peu de douceur à mon humeur. Bizarrement, il me met rapidement en confiance, et j’oublie que je ne suis qu’une débutante face à un directeur, qui maîtrise bien mieux son sujet que moi.

Le milieu est un petit milieu, et nous nous reverrons, forcément, de manière plus ou moins régulière. Il fait partie des gens du microcosme que j’apprécie. J’aime à échanger avec lui.

F parle toujours doucement. J’imagine que cela met en confiance les naufragés de la vie qui arrivent chez lui pour trouver un emploi. Il garde sur le visage un demi sourire engageant à la confession, ou du moins à la conversation. On ressent le respect et l’affection que lui témoignent ses salariés, et qu’il leur rend bien. Humanité, humanisme.

Au fil des accompagnements, il embauchera S dont je ne vous ai pas encore parlé, et N, qui a fait l’objet du premier portrait.

Au travers de ces histoires de vie qui nous touchent tous les deux, je découvre un directeur investi, mais surtout un homme dont la sensibilité fait fortement écho à la mienne. Quand je lui apprends ce qui est arrivé à N (cf portrait n°1), et que nous n’avions su voir ni l’un ni l’autre, il mêle sa culpabilité à mes remords. Touchés, comme si nous étions responsables de toute la misère du monde, malheureux de n’avoir rien vu venir, et d’avoir été incapables de l’accompagner… Bousculée comme dans une tempête, c’est vers lui que je me tourne pour partager mes émotions, mon impuissance.

F aime les gens. Il les observe de loin, un peu en retrait et comme fasciné par leur capacité à s’adapter à leur environnement. Il écoute, avec une attention aiguisée, ce qui se dit autour de lui, et aussi ce qui ne se dit pas. Il décode, déchiffre et ressent l’Autre. Il s’imprègne et retient chaque détail qui pourrait être utile à son interlocuteur, plus tard, quand celui-là sera en capacité d’analyser et d’avancer. On sent dans ses écrits la prévenance qu’il éprouve pour les personnes qui l’entourent, quelles qu’elles soient. F écrit, plutôt bien, et parle de ces parcours chaotiques, qu’il croise régulièrement au détours d’une embauche ou d’une amitié.

A une époque où les valeurs de partage et de bienveillance sont malmenées et observées d’un œil bien critique, F a pris le parti d’être une personne gentille. Le cœur sur la main, les étoiles dans les yeux, il entre en empathie avec tous ceux qu’il croise, même s’ils ne font ni pas vers lui, ni compromis. Il plie, se courbe et garde de douces attentions pour eux, se remémorant les meilleurs souvenirs partagés, ou l’objectif qu’il s’est fixé.Je l’admire souvent pour cette capacité à ne jamais râler, tout en se laissant atteindre malgré tout. C’est rare un homme qui ne rougit pas de laisser briller ses yeux quand il est touché, quand les émotions débordent. Il a vécu ses propres drames, des blessures à jamais ouvertes qu’il ne tente pas de cacher. Pour réussir à faire de ses faiblesses une vraie force, il les assume, les porte, et tente de les remplir avec de belles choses. Il est ému par un son, par une image, par une attention. Il le dit, le montre, avec la simplicité et l’enthousiasme que seuls les grands enfants ont su garder.F est le genre d’homme à danser dans sa cuisine, à chanter dans sa voiture, à courir sous la pluie et à dessiner des fleurs à la craie sur le goudron. Il est du genre à aider le pauvre, et le moins pauvre. A pardonner les erreurs de ses salariés, et celles de ses amis. Il est du genre à prendre une décision de dernière minute, parce qu’elle donnera le sourire à quelqu’un, et à renoncer à une autre, pour éviter des larmes inutiles.Il a cette vision du monde et de ses habitants que je partage. Il y a du beau en chaque lieu, en chaque personne, il suffit de vouloir le voir.

« On rencontre beaucoup de visages dans le monde, mais certains dans eux pénètrent dans notre esprit presque à notre insu. Ce n’est pas à cause de leur beauté qu’ils s’imposent à nous mais plutôt à cause d’une autre qualité. Dans la plupart des visages, la nature humaine ne transparaît pas, mais il s’en trouve cependant où cette qualité mystérieuse, intérieure, se manifeste spontanément. Alors ce visage-là se fait remarquer entre mille autres et s’imprime tout à coup dans l’esprit. » (Rabindranath Tagore).

Je crois que c’est exactement ce qui frappe chez F. L’humanité. L’Humanisme. Et cette capacité à apprécier chaque instant offert par la vie, à s’en émerveiller comme un enfant, à sublimer les mauvais moments pour les transformer en quelque chose d’acceptable, à profiter des bons comme s’ils étaient un cadeau surprise et à se laisser surprendre, par les belles rencontres, par une attention, par un geste doux et tendre, par un visage, par un mot, par tout ce qui fait que la vie est vie, que le monde est monde…

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