0

#portrait du jour…39

Je suis assise à l’hôpital. Depuis plusieurs mois, j’y viens en visite plus souvent qu’en consultation.

Je ne m’y fais pas tellement, on ne s’y fait jamais.

Quand je passe les portes automatiques, l’odeur me saute à la gorge, tel un chien de garde. C’est toujours la même l’odeur de l’hôpital, reconnaissable entre mille, elle te colle aux narines. Ça sent un drôle de mélange entre le désinfectant et la purée insipide.

Je n’aime pas cet endroit. Je n’aime pas ceux que j’y croise. Blouses blanches, bleues, roses côtoient la misère la plus absolue, dans une sorte de ballet morbide.

Je n’aime pas cet endroit. Il sent la vie autant que la mort. Il s’y joue des miracles comme des drames. Tout ce que je sais, c’est que j’y ai personnellement laissé tant de plumes.

Ils ont mis une drôle de sculpture dans le hall. Elle mange la moitié de l’espace, alors qu’on aurait pu mettre des jeux pour enfants, que ça aurait pas été du luxe, pour les occuper entre deux examens, pour meubler le temps d’attente tellement interminable. Non, eux, ils ont mis cette oeuvre gigantesque, une espèce de pieuvre en train de commettre un braquage avec des fantômes. Mon cerveau qui aime les interprétations n’arrive pas à comprendre la métaphore balancée ici. (J’ai lu la fiche explicative, il n’y a pas de métaphore).

C’est là que je le vois, le regard vide, l’âme noire.

Il a une grosse soixantaine d’années et il a l’air tellement désespéré. Il fixe la sculpture bizarre, et tout en lui crie le chagrin. Les larmes ne sont pas loin. Je sens qu’il est incomplet.

Je suis seule, c’est comme si le tumulte n’existait plus. Les va-et-vient dans le hall semblent s’amenuiser. Bientôt, je n’entends plus rien d’autre que ses sanglots discrets, déchirants. Je m’approche doucement, et je lui demande s’il a besoin d’aide.

Il me regarde mais ne me voit pas. Il est à côté de ses pompes, à côté de son corps, à côté du monde entier. Il me regarde, il ne voit plus rien. Il est aveuglé par la peine.

Il se remet à parler comme s’il était seul. Je sais qu’il s’adresse à moi, mais j’ai la sensation qu’il s’adresse à lui même en premier. Les phrases sont incohérentes, hachées, hoquetées du  mieux qu’il peut. Je ne comprends rien. Rien du tout.

Il a l’air de prendre 10 ans à chaque fois qu’il tente de parler, il se tasse, j’ai peur qu’il ne disparaisse dans le sol. Je regarde autour de moi, cherchant du secours. Les blouses passent sans nous voir. Je ne le crains pas, j’ai peur pour lui.

Il va mourir de chagrin, comme ça, devant des fantômes qui volent des diamants dans un coffre fort. Son diamant à lui est en train de s’éteindre, à petits feux. Et il vient là pour pleurer, pour ouvrir ses vannes et ne surtout rien lui montrer. Son diamant va mourir, il va se retrouver seul et il en crève d’avance, mais il doit tenir le coup, pour ne pas l’affoler, pour qu’elle parte en paix. Son diamant qu’il a couvé pendant près de 50 ans part sans lui, et il doit se montrer fort, parce qu’il lui a promis qu’il le serait.

En ce samedi ensoleillé, je trouve la vie de plus en plus absurde, de plus en plus difficile à appréhender, de plus en plus imprévisible.

Pourquoi lui, pourquoi moi, pourquoi ici et pourquoi à ce moment là ? Je ne le saurai jamais. Je n’ai pas trouvé de mots, juste mes oreilles pour l’écouter, mes yeux pour rester secs et mon cœur pour pleurer en dedans. Je lui ai serré le bras un peu fort, mais pas trop pour ne pas lui faire mal quand même. Il a repris ses esprits, m’a souri, de ce qu’on appelle un pauvre sourire. Il m’a remerciée, et il est parti.

Je suis allée boire un café dégueulasse à la cafet, j’ai regardé la pieuvre d’un sale œil comme si c’était de sa faute, et j’ai attendu mes amis devant un magazine que je n’ai pas réussi à lire…

Publicités
0

#portrait du jour…36

P a cinquante ans.

Elle est infirmière pédiatrique dans le service génétique depuis mille ans. Tellement longtemps qu’elle fait partie du décor et que personne n’imagine la vie sans elle là-bas.

Elle en a vu passer des petits mômes cabossés par la vie. Certains qui arrivaient debout une fois et assis la fois suivante.

Elle en a fait des prises de sang sans jamais poser de questions, sans jamais faire mal non plus.

Elle croit bien qu’elle a toujours su y faire avec les enfants. Elle les aime, elle les comprend bien. Elle se coiffe comme eux tous les matins : pas. Comme ça, quand ils arrivent avec leur petite bouille encore ensommeillée, elle trouve qu’ils se ressemblent un peu.

Ses grands yeux bleus en ont pleuré des larmes secrètes. C’est la vie, elle est loin d’être aussi rose que ses bracelets. Elle en a au moins dix mille autour du poignet, ça focalise l’attention de ses petits patients quand elle enfonce l’aiguille dans leur minuscule veine.

Elle est toujours gaie, parce que c’est ce qui met les petits en confiance. Elle chante en préparant le matériel. Elle ne les prend pas pour des oiseaux tombés du nid pour autant. Les détendre oui, cent fois oui, mais les berner, pas question ! Elle leur explique tout ce qu’elle va faire. Avec les vrais mots, pour qu’ils comprennent bien.

Elle parle aux enfants, et parfois un peu aux parents. C’est surprenant pour les adultes d’être ainsi un peu écartés de la consultation mais en même temps, ça sonne doux de voir leur progéniture traitée comme de vraies personnes, capables de raisonner, de comprendre et d’accepter.

Force est de constater que cela fonctionne. Malgré l’appréhension et les patchs qui rendent la peau toute bizarre, les enfants se succèdent, allongés sur le lit médicalisé ou pour les plus grands bien calés dans le fauteuil. La plupart du temps, ils ne pleurent pas, mais ça peut arriver. Alors elle les console. Il y a souvent plus de peur que de mal, ils sont donc faciles à réconforter.  » Vas-y tiens fort le pansement pour ne pas avoir de bleu ! Comment ? Non tu n’auras pas de rouge non plus, ne t’inquiète pas ! Oui, voilà comme ça ! ».

C’est son naturel que les enfants aiment parce que les enfants sont comme ça, ils n’aiment pas qu’on fasse semblant, ils n’aiment pas qu’on joue le jeu, ils veulent du vrai, du brut, du pas calculé.

Et quand elle voit passer les mauvaises nouvelles, elle la sent se serrer, sa gorge. Elle est comme ça P, elle les voit 5 minutes chaque année et pourtant elle les aime tous. Ses petits protégés le lui rendent bien.

Elle a un carton plein de cadeaux. Des babioles, des bricoles qui n’ont pas de valeur marchande. Ses trésors ont la valeur du courage des valeureux petits patients, qui acceptent de la laisser enfoncer une aiguille dans leur bras mince, sans trop se bagarrer, sans lutter jusqu’à la lune.

Elle en a entendu des mots d’enfants, des maux de parents. Elle connait le soulagement, elle connait le chagrin, elle sait les changements de service, elle sait tout ce qui fait la vie d’un hôpital. Elle maîtrise son rôle, ses missions, et elle le fait avec un sourire franc, parce que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé de rendre leur quotidien un peu meilleur, leur passage un peu plu acceptable.

Elle donnerait tout pour savoir quitter leurs regards en même temps que sa blouse. Pour être capable de les laisser à l’hosto à l’heure où elle rejoint sa propre famille, s’estimant chaque soir heureuse et chanceuse de n’avoir jamais eu à vivre tout ce qu’ils doivent traverser. Mais tous les jours, ils rentrent avec elle, ils envahissent son cœur, son cerveau. Elle est comme ça, elle n’y peut rien. Et ça fait 30 ans que ça dure, vous n’imaginez pas tous les enfants qui vivent à l’intérieur de P.

Elle sait ce qu’ils lui apportent, mais ne s’est jamais réellement posé la question de tout ce qu’elle leur apporte. Elle vous dirait qu’elle fait son travail, c’est tout. Sauf qu’elle le fait avec le cœur, et c’est déjà beaucoup !

0

#portrait du jour…22

Il attend nos rendez-vous avec impatience.

Je le sais parce qu’il me l’a dit.

J’essaie toujours de mettre de la distance, beaucoup de distance et surtout de ne donner aucun faux espoirs.

Dans un accompagnement, les sentiments n’ont pas leur place. C’est plus qu’une règle, c’est un état d’esprit. Même les émotions ne doivent jamais transparaître. Bien sûr que certaines histoires nous touchent, on n’est pas des machines non plus, mais il y a une posture professionnelle à tenir…

C’est un peu plus difficile de leur côté forcément. Comme les enfants qui sont en thérapie avec A, ils avancent mieux quand ils m’apprécient.

Le tout est de réussir à leur faire entendre qu’ils bossent pour eux, pas pour moi. Comme mes enfants à l’école. Le tout est de les rendre autonomes, les laisser libres.

C’est compliqué pour lui parce qu’il est seul. Vraiment seul. La solitude, c’est la plaie du siècle.

Il a toujours été seul, sauf dans sa tête en somme. Depuis tout petit, il va d’hôpital en psychiatre.

Et de famille d’accueil en rejet.

Il ne se rend pas compte de la pression qu’il m’a collée sur le dos, à me dire que j’étais son seul repère ici. Je fais de mon mieux pour ne pas l’être, pour l’encourager à développer d’autres relations solides et de confiance.

Je jongle entre sa maladie, et les particularités qui y sont liées, et ses recherches d’emploi. Quoi qu’il advienne, je dois tout mettre en oeuvre pour qu’il trouve un équilibre.

La funambule c’est moi du coup.

Et il fait des efforts pour ne pas sombrer. Et je passe le relais aussi souvent que nécessaire à plus compétent que moi pour l’aider.

Il se maintient du mieux qu’il peut. Il refuse toujours de voir la réalité en face, c’est comme ça, je ne suis pas une spécialiste de la maladie mais j’imagine qu’il ne maîtrise pas tout.

Je tente d’être une sorte d’aiguilleur au milieu de toutes les personnes qui l’accompagnent et qu’il rejette tour à tour. Il paraît qu’il peut être violent, moi, je ne l’ai jamais vu ainsi.

Drôle de métier. Drôle de vie. On a parfois l’impression que le sort s’acharne contre certain, et la seule différence, le seul handicap, n’explique pas tout.

D’abandon en abandon, il a forgé une sorte de carapace, agrémentée d’addictions diverses, et d’une colère sourde contre les autres, qui l’ont tant abusé et rejeté.

Pourquoi il me confie tout ça à moi, je ne sais pas, peut-être parce que je me garde bien de le juger, peut-être parce que l’humour noir est ma défense préférée quand je ne sais pas trop quoi dire, toujours est-il qu’il me fait confiance.

Et que j’en suis responsable maintenant. Un peu. Que je dois tout faire pour qu’il soit moins isolé, parce que l’accompagnement a toujours une fin, et que ça ne devra pas être la fin du monde. La fin de son monde. Juste une continuité, en espérant qu’elle se fasse sur une réussite plutôt que sur un échec…

0

Porter à l’hôpital…

Handicap ou non, porter son enfant à l’hôpital peut s’avérer une nécessité pour lui ou pour nous.

La peur, la douleur, l’appréhension sont autant de raison de ne faire qu’un pour subsister dans ce monde qui n’est pas le nôtre et que nous pouvons ressentir comme hostile.

Je me souviens avec la sueur dans le dos des paroles de la puéricultrice alors que je venais de mettre au monde Calme de lune:

« Mais Madame, vous ne pouvez pas porter votre bébé dans le couloir. »

Alors là, elle m’en avait bouché un coin, je n’ai pas osé braver l’interdit et je n’ai jamais eu d’explication.

Deux ans d’expérience plus tard, j’arrivais à la maternité avec dans ma valise beaucoup de nourriture, et une écharpe Jeportemonbébé. Et qu’on vienne me chatouiller pour voir!

Là encore, quand il s’est agi de sortir du service pour aller passer une échographie, le même couplet: on ne porte pas son bébé. Bon ben tant pis, ils n’avaient qu’à déplacer le service en mater car je ne la poserai nulle part. Résistance.

Depuis, les mentalités ont évolué. On emmène très souvent l’enfant jusqu’à la porte du bloc opératoire, et les parents sont de plus en plus facilement acceptés en salle de soins. Bien entendu, rien n’est parfait et le temps manque souvent.

Concernant notre expérience récente, une amygdalectomie pour Avalanche en novembre, et les soins dentaires de Rayond’soleil hier. Donc deux enfants « grands » qui ont profité du portage post opératoire en sling

Pourquoi porter? Pour produire des endorphines, plein d’endorphines qui vont soulager la douleur et apaiser le petit porté. Pour renifler son odeur après une longue séparation aussi (nous aussi on a fabriqué plein de stress, et on a envie de se sentir mieux!!).

Ce qui nous freine? La peur d’être regardés de travers par l’équipe médicale. D’être pris pour des fous. Perso, le regard des gens, je m’en moque un peu. Parfois, on a aussi peur de prendre une réflexion, et là, j’ai peu de clefs, parce que soit je mords, soit je me tais, ce qui dans un cas comme dans l’autre n’est pas pédagogue pour deux sous.

J’essaie de plus en plus souvent de militer portage grâce à ma casquette de présidente, et de sensibiliser les équipes en amont des hospitalisations possibles. Cela me surprend toujours, mais ils sont plutôt compréhensifs quand ils comprennent aussi leur intérêt (le calme déjà!).

Concernant les deux dernières expériences, le portage a été bien accueilli par les deux équipes (puisque deux hôpitaux différents, sinon ce n’est pas drôle!).

L’équipe ORL a posé quelques questions, et dit à Avalanche qu’on devait être bien au creux de maman.

Hier, c’était une équipe spécialisée handicap. J’avoue que nous l’avons descendue dans son lit, et qu’ensuite, c’est le médecin qui l’a portée, enroulée dans un drap chaud(et les fesses à l’air!). Je suis allée jusqu’à la porte du bloc, et elle n’avait pas peur, et pas mal non plus.

Je sais que le médecin l’a gardée dans ses bras le temps de l’endormir, et que Zaza l’a tenue contre elle quand elle s’est réveillée, qu’on lui a laissé ôter elle-même les capteurs de rythme cardiaque, et qu’on l’a câlinée un peu beaucoup. Je suis descendue dès qu’elle s’est réveillée, accompagnée par Lénaïc, le brancardier.

Elle a été choyée, chouchoutée, et elle est devenue comme toujours la coqueluche de l’équipe en un demi clin d’œil. On m’a demandé si un diagnostic était posé sur ses maux avec beaucoup d’intérêt et de gentillesse, et on lui a fait 2000 bisous avant de me la rendre.

Remontée en chambre, elle avait un peu mal, et le goût du sang sur ses lèvres, elle « voulait moi » et elle ne voulait pas rester au lit, mais ne tenait pas tellement debout. Alors je l’ai naturellement installée en sling, et nous avons arpenté les couloirs durant une vingtaine de minutes (20 minutes sur une épaule à 33 kilos, c’est mon maximum!) sous le regard parfois un peu étonné des soignants, mais souvent attendri finalement.

Attendris ils étaient. Mais comment ne pas l’être quand on la voit, le visage enfoui dans mon cou, son petit nez frémissant de plaisir, les bras enlaçant ma nuque, caressant mon épaule et les yeux mi-clos, quand 5 minutes plus tôt, elle exprimait son mal-être?

Aucune réflexion. J’ai regretté de ne pas avoir pensé à prendre les flyers et le livret de l’association. Nous avons remercié tout le monde. Pour la bienveillance, pour les câlins, pour la patience aussi… Et nous sommes rentrées main dans la main à la maison, sereines, même si elle avait un peu les joues gonflées.

D’ailleurs, à l’instant, le service vient de m’appeler pour prendre des nouvelles de la demoiselle. C’est la première fois que cela nous arrive. « J’appelle pour savoir si tout va bien, si elle n’a pas mal, et si elle a bien dormi… » Ils lui font des bisous, et n’espèrent pas la revoir dans de telles conditions.

Comme quoi, des fois ça se passe bien aussi…