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#portrait du jour…50

F a 45 ans. On se rencontre dans le cadre du travail, au tout début de ma reconversion. Il dirige une structure, qui emploie deux de mes petits protégés.

Quand j’arrive au rendez-vous, ni l’un ni l’autre ne sont là, et je me sens contrariée, et intimidée aussi. Mais il est gentil, et parle avec une voix tellement posée et basse, que cela me nécessite une attention particulière et redonne un peu de douceur à mon humeur. Bizarrement, il me met rapidement en confiance, et j’oublie que je ne suis qu’une débutante face à un directeur, qui maîtrise bien mieux son sujet que moi.

Le milieu est un petit milieu, et nous nous reverrons, forcément, de manière plus ou moins régulière. Il fait partie des gens du microcosme que j’apprécie. J’aime à échanger avec lui.

F parle toujours doucement. J’imagine que cela met en confiance les naufragés de la vie qui arrivent chez lui pour trouver un emploi. Il garde sur le visage un demi sourire engageant à la confession, ou du moins à la conversation. On ressent le respect et l’affection que lui témoignent ses salariés, et qu’il leur rend bien. Humanité, humanisme.

Au fil des accompagnements, il embauchera S dont je ne vous ai pas encore parlé, et N, qui a fait l’objet du premier portrait.

Au travers de ces histoires de vie qui nous touchent tous les deux, je découvre un directeur investi, mais surtout un homme dont la sensibilité fait fortement écho à la mienne. Quand je lui apprends ce qui est arrivé à N (cf portrait n°1), et que nous n’avions su voir ni l’un ni l’autre, il mêle sa culpabilité à mes remords. Touchés, comme si nous étions responsables de toute la misère du monde, malheureux de n’avoir rien vu venir, et d’avoir été incapables de l’accompagner… Bousculée comme dans une tempête, c’est vers lui que je me tourne pour partager mes émotions, mon impuissance.

F aime les gens. Il les observe de loin, un peu en retrait et comme fasciné par leur capacité à s’adapter à leur environnement. Il écoute, avec une attention aiguisée, ce qui se dit autour de lui, et aussi ce qui ne se dit pas. Il décode, déchiffre et ressent l’Autre. Il s’imprègne et retient chaque détail qui pourrait être utile à son interlocuteur, plus tard, quand celui-là sera en capacité d’analyser et d’avancer. On sent dans ses écrits la prévenance qu’il éprouve pour les personnes qui l’entourent, quelles qu’elles soient. F écrit, plutôt bien, et parle de ces parcours chaotiques, qu’il croise régulièrement au détours d’une embauche ou d’une amitié.

A une époque où les valeurs de partage et de bienveillance sont malmenées et observées d’un œil bien critique, F a pris le parti d’être une personne gentille. Le cœur sur la main, les étoiles dans les yeux, il entre en empathie avec tous ceux qu’il croise, même s’ils ne font ni pas vers lui, ni compromis. Il plie, se courbe et garde de douces attentions pour eux, se remémorant les meilleurs souvenirs partagés, ou l’objectif qu’il s’est fixé.Je l’admire souvent pour cette capacité à ne jamais râler, tout en se laissant atteindre malgré tout. C’est rare un homme qui ne rougit pas de laisser briller ses yeux quand il est touché, quand les émotions débordent. Il a vécu ses propres drames, des blessures à jamais ouvertes qu’il ne tente pas de cacher. Pour réussir à faire de ses faiblesses une vraie force, il les assume, les porte, et tente de les remplir avec de belles choses. Il est ému par un son, par une image, par une attention. Il le dit, le montre, avec la simplicité et l’enthousiasme que seuls les grands enfants ont su garder.F est le genre d’homme à danser dans sa cuisine, à chanter dans sa voiture, à courir sous la pluie et à dessiner des fleurs à la craie sur le goudron. Il est du genre à aider le pauvre, et le moins pauvre. A pardonner les erreurs de ses salariés, et celles de ses amis. Il est du genre à prendre une décision de dernière minute, parce qu’elle donnera le sourire à quelqu’un, et à renoncer à une autre, pour éviter des larmes inutiles.Il a cette vision du monde et de ses habitants que je partage. Il y a du beau en chaque lieu, en chaque personne, il suffit de vouloir le voir.

« On rencontre beaucoup de visages dans le monde, mais certains dans eux pénètrent dans notre esprit presque à notre insu. Ce n’est pas à cause de leur beauté qu’ils s’imposent à nous mais plutôt à cause d’une autre qualité. Dans la plupart des visages, la nature humaine ne transparaît pas, mais il s’en trouve cependant où cette qualité mystérieuse, intérieure, se manifeste spontanément. Alors ce visage-là se fait remarquer entre mille autres et s’imprime tout à coup dans l’esprit. » (Rabindranath Tagore).

Je crois que c’est exactement ce qui frappe chez F. L’humanité. L’Humanisme. Et cette capacité à apprécier chaque instant offert par la vie, à s’en émerveiller comme un enfant, à sublimer les mauvais moments pour les transformer en quelque chose d’acceptable, à profiter des bons comme s’ils étaient un cadeau surprise et à se laisser surprendre, par les belles rencontres, par une attention, par un geste doux et tendre, par un visage, par un mot, par tout ce qui fait que la vie est vie, que le monde est monde…

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#portrait du jour…18

Elle s’assoit face à moi une heure par semaine, une semaine sur deux.

Elle s’assoit face à moi pour trouver un travail, mais jamais, jamais encore nous n’avons pu parler de travail.

Il y a toujours, toujours quelque chose de difficile à sortir.

La partie de la famille restée sur son île, à laquelle elle pense et pour laquelle elle s’inquiète.

L’appartement trop grand, trop cher et bien trop mal isolé qui la rend chèvre, parce que le bailleur peine à trouver plus petit. Et oui, on eût pu penser l’inverse…

Avant chaque entretien, je me fais la promesse absurde, que cette fois, c’est sûr, on parlera emploi, travail, projet professionnel. Et à chaque entretien, mes plans s’effondrent, quelque chose foire.

Elle roule ses yeux en arrière et part d’un grand rire de gorge. Parfois, elle m’inquiète.

A chaque entretien, je me dis qu’il y a quelque chose à faire, un point sur lequel je n’ai pas encore réussi à poser le doigt. A chaque fois, je tente de garder le contrôle de l’entretien. Et pourtant, je sais que pour la toucher, je dois la laisser dire tout ce qui lui passe par la tête.

C’est le destin, dramatique, qui m’ouvre les portes de son esprit (et les yeux aussi).

J’avais hésité à entamer l’accompagnement. On a tous des limites personnelles et des champs de compétences bien définis.

Le destin dramatique l’a jetée dans mon bureau hier, dévastée. Et j’ai eu toute l’histoire par le menu. En commençant par la fin bien sûr.

Il m’a fallu du temps pour tout remettre dans le bon sens, pour avancer chronologiquement dans ces morceaux de phrases illogiques, absurdes.

Il m’a fallu de la patience pour entreprendre de la remettre dans le bon sens. On a toujours l’impression de devoir recoller un peu les gens avant qu’ils ne sortent du bureau. Elle était toute cassée et elle riait une phrase sur deux.

J’ai dû passer par dessus mes propres mécanismes de défense pour comprendre que ces rires indécents étaient sa manière à elle de continuer d’avancer, de tenir debout malgré tout ce que la vie lui a envoyé. J’ai posé une main sur son bras.

J’ai demandé si elle avait pu être entourée, choyée, accompagnée.

Non. Même pas. L’épreuve est terrible et pourtant, la médecine ne prend pas le temps de l’écouter. Alors elle échoue dans mon bureau. Elle sait que je ne suis pas la mieux placée pour l’aider, mais elle sait aussi que je vais prendre le temps de l’écouter.

Alors elle déverse. TOUT. Je reste stoïque, la tête penchée sur le côté dans une douce invitation à déposer. Je ne vous dirai pas ce qui lui arrive, il me faudrait réussir à le poser moi-même et à le remettre à l’endroit, et je ne pense pas que vous puissiez tous le recevoir. Je n’ai pas eu le choix, alors j’ai pris les bagages qu’elle avait posés, et je m’en suis débrouillé, comme j’ai pu.

Je crois bien qu’elle est repartie un poil plus légère, malgré la situation que je n’avais pas pu débloquer, parce que seul le temps pourra apaiser sa peine. Le temps et une écoute qualitative. J’ai bien dit qu’il faudrait passer le flambeau, que je n’avais pas les compétences. Elle a entendu mais pas écouté, ou alors l’inverse.

Seul le temps pourra m’aider à lui faire accepter les choses…

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#portrait du jour…15

Il a la cinquantaine difficile, il rame, il peine, il souffle.

Il est alcoolique. Je le sais, c’est facile de savoir quand on tient un magasin d’alimentation. Les gens n’ont pas besoin de lâcher le truc pour qu’on en soit sûr. C’est plus difficile de décoder la chose dans mon nouveau métier…

Chaque matin, il achète une bouteille de mauvais vin. Chaque après-midi, il achète une autre bouteille.

Souvent il la boit seul. Parfois même devant le magasin.

Sa vie ne lui a jamais vraiment souri. Il a bien quelques amis, mais comme lui, ils n’ont pas vraiment eu de chance.

Alors oui, il est alcoolique. Mais non, il ne veut pas le savoir.

Chaque jour, il vient avec un sourire penaud le matin, et guilleret l’après-midi.

Il ne fait de mal à personne à part à lui même. Il a l’alcool cool on va dire. Pas comme d’autres…

Il ne bosse pas. Il a perdu son emploi il y a 10 ans, comme nombre de ses collègues quand l’usine a fermé…Coup dur. Dépression. A 40 ans, il se pensait à la force de l’âge, mais les employeurs préfèrent les trentenaires. C’est comme ça, surtout dans un bassin d’emploi ravagé par la désindustrialisation.

Au début, il s’est accroché. Des enfants adolescents, qu’il voyait une semaine sur deux, des collègues soudés dans leur détresse respective.

Puis les enfants sont partis, et les liens se sont effilochés. Il a sombré doucement, encouragé par une société bien égoïste.

Et doucement, il entame sa santé.

Un jour, alors qu’il est à bout de souffle et que je m’en étonne, il m’explique qu’il devrait porter un masque à oxygène en permanence. Ses poumons lâchent. Je ne connais pas la cause médicale, après tout, je suis caissière moi à cette époque (et je ne suis toujours pas pneumologue aujourd’hui) mais je ne comprends pas pourquoi il n’a pas sa bouteille (à oxygène) avec lui.

Il me lance un sourire gêné. Il ne veut pas que les autres le regardent. Il est là, transpirant en plein mois d’octobre, dans un magasin où la température dépasse difficilement les 15 degrés, rouge, plié en deux par l’effort de pousser son caddie, et il me dit qu’il ne veut pas de son oxygène pour éviter le regard des autres.

Le fou-rire qui monte est plus fort que moi. Contagieux. Il se rend lui aussi compte du ridicule de la situation. Il se pousse au suicide tout seul parce qu’il ne veut pas marcher avec sa bouteille. Nous rions tellement qu’il doit s’asseoir. Ce rire, franc, sincère que nous partageons, lui remet les pieds sur terre.

Quand il s’arrête brutalement, il me lance qu’il se sent ridicule. Il vient tous les jours acheter du vin, et il s’inquiète de quelque chose qui le maintiendrait en meilleure forme.

Je souris doucement. J’essaie toujours de ne pas juger au premier abord. Moi, je n’ai jamais toutes les clefs pour comprendre les gens, je les laisse me livrer leurs tranches de vie comme ils le souhaitent. Oui, il s’inquiète pour l’oxygène, et prend brutalement conscience que je suis bien au courant de sa consommation d’alcool.

Je souris, et je lui réponds que si les autres le regardent de travers ou glosent sur son passage parce qu’il se soigne, c’est qu’ils ont de sérieux problèmes…

Sur le coup, il n’a plus rien dit. J’ai laissé ma collègue encaisser son caddie.

Mais ensuite, j’ai su qu’il avait réglé son problème, il est toujours venu avec sa bouteille, il me l’a montrée fièrement la première fois en me disant  » Z’avez vu, j’assume ! ».

On n’a jamais plus évoqué ses soucis d’addiction à l’alcool.  Il a continué à venir acheter son précieux liquide, mais équipé tel un plongeur.

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#portrait du jour…10

K est une petite fille de 8 ans.

J’accompagne sa maman à l’emploi.

Ils sont afghans. Ils ont connu la guerre, la fuite, les longues marches à pied au creux de la nuit, les camps sanitaires, le bateau, la peur, le froid et l’angoisse. Ils ont tout plaqué pour ne pas mourir. Ils avaient une vie là-bas, une situation, ils étaient plus ou moins heureux mais ils avaient une vie normale, une maison à eux, et toute leur famille…

De tout ça, il ne reste rien que des souvenirs qui s’effritent…

K vient aux entretiens, parce que du haut de ses 8 ans, elle a appris le français grâce aux quelques heures généreusement dispensées par l’état pour les réfugiés. Nombre d’heures souvent bien insuffisant pour les adultes. Si les enfants sont vifs et promptes à apprendre une nouvelle langue, c’est bien souvent plus difficile pour leurs parents.

Alors K vient faire l’interprète pour sa maman.

Elle a débuté une scolarité, elle a même rapidement rattrapé le retard. Entrée au CP à 7 ans pour apprendre à lire, elle est passée en CE1 en cours d’année. K aime ses copines, la musique, et conserve une partie de son innocence et un sourire dingue malgré tout ce que la vie lui a envoyé comme crasses.

Elle est belle, elle est vraiment magnifique. Sa mère a des airs de princesse, et elle lui ressemble terriblement.

K « pédale ». C’est une môme intelligente et rafraîchissante. Elle a cette étincelle dans le regard qui ne trompe pas.

A chaque fin d’entretien, je lui sers le même couplet :

 » Et en attendant que ta maman puisse reprendre des cours, tu lui parles en français à la maison ! C’est toi la maîtresse là ! » . Et à chaque fois, elle traduit à sa mère en riant, ravie de pouvoir avoir un super pouvoir, celui d’aider.

Au fil du temps, elle me dit qu’elle ne parle quasiment plus perse. Elle oublie. Elle trouve ça difficile. Mais toute la journée, elle parle français, la télé parle français, ses livrs sont en français, son quotidien est devenu français.

Elle aimerait garder sa langue maternelle, mais de plus en plus de mots lui échappent.

Elle en est nostalgique, et on sent pourtant une sorte de détermination à ne pas se laisser abattre, une force incroyable qui sort de ce si petit corps. Un caractère déterminé, déterminant.

Quand K évoque son père, je sens un certain malaise. Je ne l’ai pas apprécié quand je l’ai rencontré. Il était présent au premier entretien, et je lui avais demandé de ne plus revenir. #instinct.

Ce malaise sera confirmé bien plus tard. K est pour l’instant à l’abri, protégée par sa mère. C’est un homme violent. Oh c’est rare parait-il, il n’est pas souvent énervé…mais jusqu’à quand ?

Je ne peux pas m’immiscer dans leur intimité, leur vie, leur famille. La mère de K a déjà eu le numéro du juriste. Elle sait ce qu’il faudra faire quand elle sera prête, assez forte et indépendante.

En attendant, savoir que K est au courant lui tord les tripes.

C’est drôle comme on l’excuserait presque cet homme. Ou comme on mettrait cette violence sur le compte de ses origines. En oubliant le nombre de femmes qui meurent chaque année sous les coups de leur compagnon, ou ex compagnon….

C’est drôle non ? Non !

Et K, en chouette gamine continue de faire mine que tout n’est qu’insouciance, soleil et crêpe au sucre…

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#portrait du jour…9

A est une soignante. Une soignante à part, une vraie, de celles qui tiennent leur cœur au chaud de leur poitrine pour ne pas montrer à tous les enfants à quel point elle les aime.

Parce qu’elle le sait bien, elle ne sera qu’éphémère dans leurs jeunes vies. Le suivi est temporaire.

Elle sait qu’elle doit marcher sur un fil. Les enfants doivent l’apprécier parce que les enfants sont comme ça, ils avancent mieux avec quelqu’un qui les fait vibrer un peu plus fort. Mais ils ne doivent pas trop s’attacher à elle, parce qu’ils devront affronter l’après.

Entre pudeur et encouragements, A est un repère. Elle reste à sa place de professionnelle comme elle peut.

Elle sait qu’elle peut compter sur la vie pour lui montrer que parfois, on peut légèrement sortir du cadre, surtout quand l’accompagnement touche à sa fin.

Elle porte les petits un peu plus loin, un peu plus haut, et rassure leurs parents, du mieux qu’elle peut.

A sait trouver les mots qui mettent un pansement sur les plaies des papas et mamans perdus qui errent trop souvent dans sa salle de motricité. Posément, et avec mesure, elle pose des mots sur leurs maux, elle ne cherche pas à réparer les douleurs, elle ne fait pas de chichis, pas de mensonge. Elle dit les choses.

A a aussi appris à ne pas se laisser embobiner par de charmants petits Rayond’soleil aux tâches de rousseur sur leur mignon trognon petit nez. Parce que la complaisance n’a plus rien à voir avec la bienveillance. Parce qu’elle a une forte conscience de leurs possibilités. Parce que parfois, on peut les laisser abuser un peu, mais pas trop souvent, que ce n’est pas rendre service.

Je ne peux pas dire d’elle qu’elle est une main de fer dans un gant de velours. Elle est douceur, compréhension.

Que ce soit avec les enfants qu’elle accompagne, ou avec ceux qui croisent son chemin, elle voit l’enfant avant tout. Elle ne voit pas le comportement gênant, elle ne voit pas le problème, elle imagine la solution.

C’est dur de se dire qu’on aime un soignant, jusqu’à ce que le soignant devienne un ami.

S’il est certain qu’on est plus prompte à râler quand on ne les comprend ces soignants, il me paraît juste et nécessaire de dire quand ils sont bons, généreux.

Quand A a tourné la page de plusieurs années d’accompagnement de Rayond’soleil, je savais qu’on y arriverait sans elle, parce qu’elle serait toujours là. Quelques mois auparavant, je suffoquais, je paniquais. Comment pourrai-je faire confiance à quelqu’un d’autre ? Comment trouverai-je le soutien ? Elle m’a rassurée sur la suite, elle m’a assuré un soutien sans commune mesure.

Je suis pas du genre à faire de grandes déclarations, alors je dépose ça là, parce que je sais qu’elle lit…

A va bientôt connaître la joie d’un joli bébé, et elle verra voler en éclat toute sa confiance. Elle en a une conscience aiguë depuis le début de sa grossesse. Elle ne passe pas de l’autre côté de la barrière, du mauvais côté du bureau, mais ce sera son tour d’être en demande, de vouloir être rassurée, cajolée, affirmée en tant que mère. Elle a juste plus de clefs…

Alors félicitations, par un peu d’avance, et à tout vite….

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#portraitdujour…2

E‌ est une jeune fille de 18 ans. Jeune fille, jeune femme. Elle n’est pas encore tout à fait sortie de l’adolescence. Elle aussi, je la rencontre dans le cadre de mon travail. Je sais que notre collaboration sera éphémère, et que je peux me permettre certaines libertés, comme le tutoiement, qui n’ont pas lieu d’être dans un accompagnement plus long.
Si N dont je vous ai parlé hier m’a renvoyée 10 ans en arrière, E quant à elle me propulse 10 ans en avant.
Forcément, je n’ai pas son histoire, et je n’ai pas lieu de l’avoir. Elle a appris un métier, à moi de favoriser l’emploi.
Dès la première journée de groupe je pressens qu’elle saura être bouleversante.
E passe la première semaine à cahcer son visage et à manger ses doigts. La gestion des émotions semble difficile.

Et oui, E a quelque chose de Rayond’soleil….
Je ne suis pas dupe et je reste sur mes gardes. Elle n’est pas Rayond’soleil, et je suis un appui passager dans sa vie. N’empêche que certaines personnes vous donnent envie de vous battre plus fort encore, de casser les codes, envoyer valser les lignes et encourager la bienveillance ….

L’oral est une torture pour elle, empêchée de totalement lâcher la bride par une timidité envahissante. Je m’inquiète du jour j en silence, mais l’œil de la pro sait que cela sera compliqué, et qu’il me faudra gérer l’instant avec elle.
Je fais de mon mieux pour la mettre à l’aise mais sa voix est si fluette que j’ai peur qu’elle ne se brise en mille morceaux.
Le groupe est composé d’une demi douzaine de personnes, chacune touchante à sa façon. Je ne peux pas faire le portrait de chacun, et celui de E a bien évidemment sa place ici, puisqu’elle est « différente » et que c’est cette différence qui créé sa non insertion au sein d’une société pas encore tout à fait prête. et que je souhaite me battre pour qu’elle le devienne.
Alors que nous entamons la seconde semaine, je la vois évoluer doucement, comme un fragile papillon qui étendrait doucement ses ailes, sortant du cocon confortable de son col roulé. Elle finit même pas plaisanter et prendre sa place au sein du collectif, révélant des compétences inestimables dans plusieurs domaines. Elle devient l’appui de ses compagnons du moment.
Le jour J, concentrée sur le geste métier, E est incroyable d’aisance et d’exécution.
Le grand oral aura raison d’elle. Si elle réussit à se présenter sans trop de difficultés, moi à ses côtés, elle s’effondre rapidement en coulisse. Elle pleure, tant que je me sens désemparée.
Et c’est le parallèle avec Rayond’soleil qui nous sauvera la mise et la soirée. Ce ne sont pas des pleurs de détresse ou de chagrin, mais un trop plein d’émotions. Le groupe se termine emmenant avec lui ses bons moments, son Cv a plu, elle qui pensait n’intéresser aucun recruteur se voit convoitée par plusieurs, et le stress de la journée de préparation et de présentation retombe brusquement.
E déborde littéralement d’émotions. Elles coulent sur ses joues pour vider la soupape, pour empêcher l’implosion.
Je prends le temps doucement de la rassurer : elle est normale, ça fait beaucoup en pas longtemps et il « faut que ça sorte,hein ! » et il est difficile de tourner cette page…
Je ne sais pas si E va être embauchée, mais je le lui souhaite, et je le souhaite à la personne qui lui donnera sa chance.

C’est un petit diamant qui s’ignore, parce que la société lui a toujours renvoyé l’image d’un trouble, d’un dysfonctionnement…
Je vous laisse, elle m’a promis qu’elle passerait, je vais préparer  un café !

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#portrait du jour…1

Je démarre cette série des portraits du jour avec un homme…Les portraits du jour seront dédiés à des personnes que je laisserai anonymes mais qui me touchent ou m’ont touchées…

Il s’appelle N, il a la quarantaine bien tapée, et si je l’accompagne, c’est dans le cadre de mon travail.

On s’est rencontré l’an dernier, il m’avait fait une super impression lors de notre premier entretien. Motivé, volontaire, ici depuis peu mais maîtrisant parfaitement la langue.

Je ne m’étais pas trompée. Je me fie souvent à un instinct, qui bien que faillible reste fiable. Il a peu de temps après ce début de suivi était embauché.

Les premiers temps, tout allait bien, et d’un coup plus du tout.

Personne ne s’expliquait les difficultés subites.

N était pourtant bien entouré. J’assure le suivi en entreprise aussi. Il n’est pas resté. N a quitté son emploi. Je le retrouve donc à la sortie. 8 mois se sont écoulés.

N est terne, taciturne. N a un je-ne-sais-quoi dans les yeux qui allume un voyant rouge dans ma tête mais ses lèvres restent serrées, fermées sur ce secret si difficile à sortir. Je respecte, brusquer les confidences n’est jamais bienveillant ni utile.

3, c’est le nombre d’entretiens qui lui aura fallu pour lâcher le morceau.

N a eu un bébé en novembre juste quand il a quitté son job. N est content, c’est inespéré un bébé, c’est beau, c’est doux, c’est leur premier bébé.

Alors pourquoi ça ne va pas ?

Le bébé est né avec une particularité génétique bien connue. La trisomie 21.

N et sa femme ont appris la nouvelle en début de grossesse.

Personne dans l’entreprise n’a su pour cette paternité. Je n’ai pas su non plus. Est-ce que ça aurait changé quelque chose au fond ?  On en a reparlé ensuite, avec son patron, de ce qu’on avait raté. On aurait pu s’auto flageller…J’avoue que j’y ai beaucoup pensé.

Ce genre d’histoire de vie, ça te remet un peu d’humilité dans ta façon d’exercer. Tu te rappelles que tu n’es pas omniscient, que tu dépends à chaque entretien de ce que la personne voudra bien te livrer. De son humeur et de la tienne, de ta capacité à lire les signaux qui n’est pas égale tous les jours, de l’empathie et de l’écoute qui reste fluctuantes, et de ce masque que l’autre n’est pas toujours prêt à tomber.

A ce fameux troisième entretien N me montrait toutes ses dents, souriant et acceptant les choses en façade. Il me montrait tellement ses dents que le voyant dans ma tête est resté allumé.

Depuis, je le vois affronter les choses, les rendez-vous qui se multiplient, la mise en place du suivi, et la réalité dont il n’avait pas idée avant, et j’ai envie de lui dire que ça ira, que c’est effectivement quelque chose avec lequel on vit, qu’aujourd’hui il voit se dessiner les contours d’une vie à côté de ses pompes mais que c’est aussi et surtout une chance de changer l’avenir. Que les épreuves, ça c’est sur, il en aura, plus même qu’il ne le pense. Mais que les épreuves, c’est pas ce dont ce bébé se rappellera.

Qu’il se rappellera de ses bras l’entourant en toute confiance. De son sourire et de ses encouragements.

Mais je ne peux pas lui dire que je sais tout ça, que je le vis, ce ne serait pas très professionnel. Et il n’est pas prêt à l’entendre, car il n’est pas prêt à dire comme il souffre de la situation, parce qu’admettre souffrir, ce serait dire qu’on aurait aimé que l’enfant ne soit pas tel qu’il est. Il paraît que chacun fait le deuil de l’enfant fantasmé, de l’enfant parfait, c’est encore plus vrai pour nous. Et ce n’est pas une honte. Au début, on voit les difficultés, on a peur de l’avenir, on flippe, on angoisse, on se stresse, on imagine (alors qu’il ne faut pas imaginer mais laisser venir).

Alors, à N, quand il vient à mes rendez-vous, je lui souris, et je lui dis que je suis là, que je peux tout entendre sur tout, et que je l’aiderai, avec toutes les compétences que j’ai en stock.

Demain, je vous parlerai de E, si jeune et si courageuse.