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#portrait du jour…20

Aujourd’hui je vous parle de L. Je l’ai croisée alors que je sortais à peine de l’adolescence et elle de l’enfance.

J’avais encore cette fougue, cette colère que seuls ont les adolescents, révoltés contre tout, contre rien, contre la terre entière.

L était du genre fermée, peu loquace. Elle ne prenait pas soin d’elle, se coupait les cheveux toute seule. Du haut de ses 15 ans, elle dégageait une espèce de violence tue, brute et brutale.

Je n’arrivais pas à me l’expliquer. D’autant que mon tempérament est de fuir le conflit, je n’allais pas forcément chercher le dialogue avec L alors que je sentais tellement de noirceur dans ses yeux.

Et puis, comme ça, sans prévenir, un jour, elle a craqué. Je ne sais plus très bien ni comment ni pourquoi mais elle a craqué alors que nous étions en voiture. Je venais d’avoir mon permis, et j’étais tellement enchantée de trimbaler des plus jeunes avec moi.

Violences sexuelles, enfance gâchée.

Punaise, ce qu’elle me confie me retourne le bide. Ça me fait penser à ma copine K, au lycée, qui écrivait à son père qui était en prison. Je me rappellerai toujours le choc que j’ai eu quand elle m’a dit qu’il y était parce qu’il l’avait violée. J’étais sidérée. Qu’elle puisse lui pardonner, lui écrire et chercher à le réconforter. Elle culpabilisait d’avoir parlé et détruit sa famille.

Et c’est exactement ce qui se passe avec L. Elle parle, sanglote. Se tait brusquement puis reprend. Une fois les vannes ouvertes, elle n’arrive plus à s’arrêter. Et elle regrette immédiatement, ce qui augmente considérablement ses sanglots, et ma rage contre l’homme qui lui fait subir toutes ces horreurs.

Le type est violent en plus.(une autre violence je veux dire).

Je me souviendrai toujours du jour où il l’a attrapée violemment par les cheveux en pleine rue devant les yeux détournés des passants. Je me souviens de l’incompréhension et de l’injustice profonde que moi je ressens quand je vois les autres faire comme s’il ne se passait rien. Il aura fallu que je crie et m’interpose, pour que d’autres se décident à intervenir, qu’il la lâche et la laisse partir.

C’est suite à cet événement, qui reste un réel traumatisme (comment les adultes ont-ils pu laisser gérer ça à une gamine ?) que je l’emmène à la gendarmerie.

Syndrome du sauveur ? Je ne sais pas. Je ne supporte pas l’idée qu’elle puisse rentrer chez lui, qu’il recommence à poser ses mains sur elle. J’ai une envie incompressible de la protéger.

Et elle va être bien prise en charge. Je ne remercie pas toujours les forces de l’ordre, on l’oublie trop souvent. Mais merci. D’avoir pris le temps de prendre votre temps, de l’avoir mise en confiance, d’avoir écouter, servi un café, mis en relation immédiate avec une psychologue, appelé sa mère (qui savait…) et pris les dispositions nécessaires. Merci.

Merci aussi de ne pas m’avoir laissé porter ça toute seule.

Je ne sais pas ce que L est devenue, quel type d’adulte elle est. Je ne sais pas si elle s’en est totalement relevée…Nous avons depuis perdu contact, je pense qu’elle devait effacer le passé…

Ce que je sais, c’est que si vous savez, vous n’avez pas le droit de vous taire. Pas le droit ! Si un enfant vous a parlé, il a mis toute sa confiance en l’adulte que vous êtes et le respect, l’humanité vous impose de faire quelque chose. N’importe quoi. Vous êtes devenu responsable, mais la bonne nouvelle c’est que vous n’êtes pas obligé de porter ça tout seul….

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Comme une lueur d’espoir

Hey vous savez quoi? J’ai changé de travail. 

Et mon travail, je le kiffe grave! Parce qu’il m’offre la possibilité de multiplier les partenariats avec qui me semble pertinent. 

Et c’est ainsi que j’ai eu la brillante (ne m’applaudissez pas, c’est trop) idée de monter un partenariat avec un ESAT.

Je suis plutôt lucide concernant Rayond’soleil et je sais que le milieu protégé sera, en l’état actuel des choses, une solution à envisager. Avant que nous n’ouvrions notre propre restaurant dans lequel elle pourra faire le service et la cuisine, à son rythme.

Oh ça va, ne frissonnez pas d’horreur. Non, le milieu protégé n’est pas quelque chose d’horrible. Mais je vous pardonne, moi aussi, j’imaginais une sorte de prison, d’endroit totalement fermé, où les personnes sont molestées parce que sans défense.

Heureusement que j’ai un Rayond’soleil dans ma vie, ça m’évite de garder l’esprit étriqué.

D’abord, saviez-vous qu’il existe 3 types de milieux de travail: le milieu classique dit « ouvert » là où travaillent la majorité des personnes, le milieu adapté qui comme son nom l’indique propose des postes adaptés à tel ou tel type de handicap, et le milieu protégé, qui est le cran supérieur de l’adaptation. 

S’il faut rester pragmatique, elle nécessite un enseignement spécialisé, et ce sera sûrement le cas plus tard. Ça ne m’empêche pas de faire comme si ce n’était pas le cas, et de la pousser/porter le plus loin possible. 

Parce que les chemins de traverse, ce n’est pas forcément ce qu’on apprend quand on s’apprête à devenir parents, nous avons peur. De la différence de nos petits loups qui font qu’on va devoir sortir de l’autoroute et…Et bien s’adapter. Dingue non? 

Alors ce partenariat, pour moi, c’était l’occasion rêvée de voir en vrai, de discuter, de passer du temps à l’ESAT. De sentir pousser en moi l’envie d’y travailler? Peut-être oui. (Admettons d’ici quelques années…)

Et c’est là-bas que j’ai rencontré C. directeur de l’établissement, barbe de 3 jours, sourire timide, poignée de main franche. Et c’est lui qui me donne l’envie d’écrire l’espoir d’une vie presque normale. 

Parce que C. il se comporte pas comme un directeur pédagogique, il se comporte comme un patron qui aurait 70 employés un peu spéciaux. Mais du coup comme le chef d’une petite entreprise qui serait proche de ses employés. 

Il les connaît tous par leur prénom, et serre la main de chacun tous les matins, blaguant sur le match de rugby de la veille, demandant des nouvelles de la cheville douloureuse. Il parle de chacun avec affection, avec sympathie (avec empathie aussi). C il sait comme c’est difficile de ne pas rentrer dans le moule, de ne pas avoir sa place. Il sait comme le travail est un vecteur social quasi incontournable. 

Alors il s’arrange pour donner sa chance à chacun, et le plus longtemps possible. Il a plusieurs ateliers, ce qui lui permets de conserver les personnes le plus tard possible, même à un âge où il pourrait leur demander de partir. Comment partir quand le seul cadre sécurisant sont les 4 murs de l’atelier conditionnement? 

C considère que ses travailleurs « ne sont pas si différents ». 

J’me suis sentie bien dans l’entreprise de C. Les gens n’étaient pas si différent de moi, C avait raison. Ils se chambraient d’un coin à l’autre de l’atelier, sortaient fumer leur clope, cherchaient leur portable perdu au fond du sac. 

Dans les yeux de C, la tendresse et le profond respect des personnes. Dans son discours aussi. Il refuse les partenariats si cela l’oblige à mettre la pression sur ses équipes, le matériel est sans cesse repensé, et il prône la tolérance et l’ouverture d’esprit.

Son établissement est ouvert au public puisqu’ils ont des clients, d’ailleurs il est ouvert tout court, avec une volonté affichée de mélanger les gens. 

Bref, C avec ses yeux qui pétillent et son regard qui s’adoucit quand il le pose sur ses équipes, avec ses valeurs de tolérance, d’écoute et de suradaptation quotidienne, il m’a redonné une lueur d’espoir pour demain.

Je connais mon Rayond’soleil, c’est la môme la plus chanceuse du monde (oh ça va, ne hoquetez pas comme ça, handicap ne veut pas dire malheur ou poisse) et je sais qu’elle va continuer d’attirer plein de belles personnes… Elle a déjà eu A, I, B, A, S, I, T et les autres….Logo VD-03