0

Détache-moi…

Ah l’attachement… Le phénomène d’attachement à son enfant se construit dès la grossesse. Parfois, l’enfant qui naît différent provoque un cataclysme dans sa famille, parfois c’est la maladie qui s’en charge. Le handicap, la peur…On pense souvent qu’on s’attache difficilement à ces enfants là… Mon amie Aline s’est entendue dire il y a peu  « on s’y attache QUAND MÊME, hein? » de la part d’une dame, parlant du fils d’Aline justement là, dans son fauteuil, ne perdant pas une miette de la discussion.

QUAND MÊME. Heureusement qu’on s’y attache. L’enfant parfait, tout ça quoi.

C’est parfois plus difficile, c’est vrai. Au lieu de s’émerveiller des progrès de nos trésors, on est là, à mettre en place un suivi parfois digne d’un sportif de haut niveau, à courir les salles d’attente, à s’angoisser en cachette.

Puis la vie s’apaise au moins un peu. On rentre dans la routine. Notre routine. Pas la même que celle des autres familles, mais une routine quand même…

Entre temps, on n’a pas du tout fait gaffe que ce petit être exceptionnel, on s’y est attaché exactement comme à son frère avant lui. On a pratiqué les mêmes gestes, on l’a couvé du même regard.

Alors oui, des fois, on se laisse happer, et là encore, je le redis, il y a le portage pour renforcer ce lien parfois si fragile, pour compléter le trio parents/enfant, pour réparer quelque chose qui s’effiloche, pour compenser ce dont on se sent dépossédé. Par exemple, privée de sommeil, incapable de calmer les longues crises nocturnes de Rayond’soleil, je suis devenue une chouette. Une porteuse de nuit. Lovée à la verticale, mon bébé se laissait enfin aller… Privée de près de 6 semaines de grossesse pour mon Avalanche, je l’ai porté contre mon cœur, m’enivrant de cette sensation douce, et chaude. Chacun y trouve son compte. Parfois on compense un allaitement impossible à poursuivre, parfois on se dit qu’à hauteur d’homme notre petit change de perspective, lui qui ne marchera jamais…

Et puis, alors qu’on pensait avoir vu le bout du tunnel émotionnel, on s’entend dire « lâche la un peu, elle est grande, faut que tu apprennes à t’en détacher! ».WOW.

Ceux là même qui jugeaient qu’on aurait pu se fouler un peu plus sur l’attachement nous reprochent rapidement d’étouffer nos enfants, de les surprotéger, de les couver.

dsc_0086-copier

Grimpe petite fille, et va toucher le ciel!!

Alors détache-moi maman…

C’est facile à dire, moins à faire. Déjà quand on a un enfant qui va bien, on peine à lui laisser des libertés. Comment exprimer mon sentiment ce samedi, quand pour la première fois j’ai laissé Calme de lune voguer entre ses amis et la maison, alors que moi même je n’y étais pas? Où se trouve la limite du raisonnable? Quelle latitude avais-je à 10 ans? Sûrement plus grande que la sienne mais ne lui répétez surtout pas! Je me souviens des après midi passées loin de ma mère, de la consigne de passer un coup de fil à 15h précises quand je restais seule à la maison avec ma frangine. Pourtant, Calme de lune est l’un des enfants de sa bande à obtenir le plus de libertés. En Finlande, les enfants sont jugés suffisamment raisonnables pour rester seuls sans nounou dès l’âge de 9 ans. En France, cela fait figure d’exception. Quand on dit qu’il part en colonie, on nous regarde comme des monstres. J’imagine que certains parents nous trouvent complètement irresponsables de le laisser circuler seul, sans surveillance.

Avalanche aimerait aller seul à la boulangerie. Je le laisse faire (elle est sur le palier) sachant que je le vois rentrer et sortir depuis le portail (normal la boulangerie est VRAIMENT ma voisine) mais lui ne le sait pas. Rayond’soleil y gagne un peu d’autonomie dans ce petit village où tout le monde sait qui elle est. Dimanche, tout le monde se demandait qui accompagnait leur Rayond’soleil au marché. On ne peut pas l’enlever, sans que cela se sache très rapidement!!! Mais si nous vivions en ville? Serai-je aussi à l’aise avec les demandes toujours plus folles de mes enfants?

Aller à l’école seul.

Traverser la rue sans me donner la main.

Monter en haut de la cage à écureuil toute seule, sans mon aide.

Monter le toboggan de la piscine et me demander de l’attendre en bas.

Je ne sais pas. J’ai vu il y a peu une étude disant que le périmètre des enfants a été considérablement réduit en 10 ans.

Je suis une maman louve, mais zen. Mes petits expérimentent leurs corps sous mon regard bienveillant (même si mon rythme cardiaque connait parfois quelques manqués, notamment grâce à Avalanche) et vont souvent jusqu’à la limite de ce qu’ils peuvent faire, la repoussant chaque fois d’avantage. Jamais je ne dis « n’escalade pas, tu vas tomber. » Je tempère parfois Avalanche, mais je motive les deux autres à se dépasser, surtout Rayond’soleil qui ne doit pas rester sur ses acquis.

La psy de l’école m’a dit qu’elle était quand même drôlement autonome pour une petite fille porteuse de handicap. On pousse. Elle n’est pas autonome par plaisir personnel, mais parce qu’on a envie qu’elle se débrouille le plus possible. Alors Rayond’soleil, de grès ou non, s’habille seule (j’attache ses vêtements, on est pas des monstres), se lave seule, se sèche plus ou moins seule, elle mange toute seule, et débarrasse son assiette. La règle numéro 6 de la maison étant que chacun participe aux tâches (parce que la règle 5 dit qu’on est une équipe) elle a sa part à faire. Bien sûr, on y oppose des attentes réalistes. Bien sûr que si c’est un des petits qui passe le balais sous la table, on ne s’attend pas à pouvoir manger par terre. On espère ainsi leur inculquer des automatismes, à elle aussi bien qu’aux autres. Faire son lit le matin, se laver les mains quand elles sont sales, mettre la table quand il est midi, porter le linge dans la panière de linge quand il est tâché. Si elle s’en saisit, ça sera un pas de plus vers sa vie sans nous. On l’envoie aussi jouer avec les autres enfants plutôt que de se greffer aux adultes, on la repousse un peu, parfois, on se trouve un peu cruels mais finalement, loin des gâteaux apéros, loin du cœur, elle s’amuse dans un groupe d’enfants…

Est-ce que leur apprendre l’autonomie est un processus de détachement?

Moi, je ne sais pas.

Je suis toujours très attachée à ma maman. A mon amoureux. A ma frangine. A tout un tas de monde.

Je serai tout à fait capable de vivre sans tous ces gens. Je serai surement un peu moins heureuse, tout bêtement.

Alors j’ai pas du tout envie de la lâcher, ma petite fille perchée. J’ai envie de la guider, de plus en plus loin de moi, depuis une position de plus en plus en retrait d’elle, mais surement pas de la détacher.

Le corps médical, les instituteurs aussi, la société porte un regard sévère sur nous, les parents. On fait de notre mieux. On se trompe, on apprend. Il n’y a pas d’école de la parentalité, encore moins de la parentalité différente. On ne s’y attendait pas, ça nous est tombé dessus comme ça, par hasard. Attention, un beau hasard, fait de belles rencontres si on y prête un peu attention, mais un hasard pas toujours simple à encaisser. Alors on a le droit de ne pas avoir envie de les laisser trop vite à des inconnus. De visiter trois fois la classe. De demander avec anxiété si tout s’est bien passé en notre absence. Comprenez, pendant longtemps, on a été sa seule référence stable à ce petit loup, on est son premier expert. Facile de nous enjoindre de les laisser s’envoler, facile de prendre l’air décomplexé quand on a essayé ( et réussi) au moins une fois à le faire. Mais c’est tellement difficile de laisser nos enfants prendre leur premier envol, alors quand en plus de ça le handicap s’en mêle (s’emmêle?) on grimpe encore un palier. 

Je sais qu’un jour ils quitteront le nid. J’appréhende hein, mon plus beau rôle c’est d’être leur maman. L’arrivée de Rayond’soleil a bouleversé la donne. J’ESPÈRE qu’elle va quitter le nid, pour voler de ses propres ailes un jour. Non promis, je ne la retiendrai pas, malgré l’angoisse qui me submerge quand j’y pense. Saura-t-elle se servir de la gazinière, faire ses lacets, remplir un chèque et veiller ses comptes? Pensera-t-elle à payer son loyer, à se laver les mains, à balayer son sol? 

dsc_1032-copier

Suis ta propre route, tes propres rails

Détache-moi maman…

C’est tellement facile à écrire et complexe à imaginer dans une société aussi élitiste et nombriliste que la notre. J’ai pas envie de lui construire un avenir qui ne verrait que par moi. Je dois élargir son cercle, et au début, ça n’a pas été simple. Pourtant Rayond’soleil attire les belles personnes. Ce matin, on m’a dit qu’il n’y avait pas de hasard, je crois que c’est vrai. Ma p’tite fille magnétique et magique a su se construire auprès de gens qui ont su aimer sa différence, sublimer ses capacités. 

Détache-moi maman…

Faire les bons choix, même s’ils font peur. Confier son enfant si fragile, cet enfant qui parfois a failli mourir sous nos yeux, cet enfant qu’on porte à bout de bras depuis des mois, des années.

Détache-moi maman…

Pourquoi maman? Parce que c’est souvent aux mamans qu’on reproche cette relation fusionnelle. Sans l’Amoureux pour percer notre bulle, je ne sais pas si j’aurai eu autant de force, la force de la laisser s’éloigner. Malgré l’émerveillement que créé cette indépendance, aurai-je eu le courage de prendre les risques? J’ai souvent eu l’impression de sauter dans le vide sans savoir si j’avais bien attaché mon parachute. 

Détache-moi maman, parce que le risque d’être heureux vaut la peine de tenter notre chance…Si se détacher veut dire leur donner une certaine liberté, autonomie, indépendance, à leur niveau, leur degré, le meilleur possible, pour leur apprendre à s’en sortir peut-être un peu sans nous alors je dis ok, détachons-nous, mais aimons nous en! Aimons-nous en le plus possible…

dsc_1896-copier

Aussi libre que tu sois, je ne me lasserai jamais de plonger mon nez dans ton cou… Aimons-nous

 

Publicités