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Les mystères de la vie

Elle a 10 ans, et toutes ses dents, sauf celles que le dentiste a arraché la dernière fois sous anesthésie générale parce qu’elles étaient trop abîmées et qu’elle ne tolérait pas d’ouvrir la bouche.

Elle a 10 ans, et un caractère bien trempé, mais tellement charmante qu’on l’oublierait presque.

Elle a 10 ans, et je vois arriver la puberté, lancée comme un cheval au galop.

Elle va avoir des nénés, elle n’arrête pas de me le dire. Je le sais, je n’ai jamais fait l’autruche n’est ce pas. Elle va avoir des nénés et « soutien gorge comme maman ». Comme toutes les petites filles, elle a hâte.

Je la regardais hier matin, jouant avec mon maquillage, mettant le bazar dans la salle de bain, en traînant partout dans la maison (si quelqu’un a retrouvé mon khôl, merci de me faire un signe) et étalant quelques paillettes sur ses yeux, s’assurant d’un air contrit  » C’est là?  » et j’ai senti mon coeur se gonfler dans ma poitrine.

Ma toute petite devient une presque adolescente.

Elle guette comme les autres fillettes des formes qui pourraient bien arriver, des poils sous ses bras, et elle s’affirme en termes de tenues vestimentaires.

Et moi, j’ai réalisé, que bientôt elle aurait sûrement ses règles. Ne prenez pas cet air dégouté. Les règles sont quelque chose de naturel.

« Maman c’est quoi les règles ? » m’a un jour demandé mon Avalanche.

 » Le corps des femmes en âge d’avoir des bébés prépare un petit coussin pour accueillir cet éventuel bébé, et si la femme ne fait pas de bébé, alors le corps évacue ce coussin. Les muscles se contractent, et la femme saigne. Parfois ça fait mal au ventre, parfois pas. »

C’est NA-TU-REL. Ce n’est pas sale. On respire. Quiconque a une fille va certainement y être confronté.

Je ne m’imagine pas tellement lui parler de la cup, et lui montrer comment la plier. J’avoue qu’avec son niveau de motricité, au secours. Pis en cas de renversement, je vois arriver le sketch, déjà qu’elle hurle quand le chat ronronne…

Ne grimacez pas, la cup, c’est la vie.

Bon, je me pose évidemment mille questions. J’ai trouvé une solution qui pourrait nous convenir, j’imagine qu’il va falloir commander des trucs d’avance, et lui en parler un peu. Elle a écouté l’explication, mais c’est resté bien abstrait pour elle…

Dans la suite logique, se posera la question du maquillage et de l’épilation. Elle a voulu tester en douce mon épilateur une fois, elle n’y est pas revenue. J’ai eu une discussion éclairée ce week-end sur ce thème là, et cela me fait réfléchir. Estime de soi tout ça…Mais est-ce que cela passe par la traque du poil ? Je ne sais pas. Cela va passer par un certain mimétisme, et là forcément, je joue un rôle primordial. Elle risque donc évidemment de couiner une fois ou l’autre…

Enfin, et je vous connais, vous allez tomber de vos chaises, mais elle aura un jour l’âge de faire l’amour. Et se posera naturellement la question d’aborder le désir et la contraception, parce que le consentement c’est déjà fait. Alors là, j’avoue que j’ai l’impression d’avoir des siècles avant d’y voir arriver, l’âge moyen du premier rapport sexuel en France étant de 17.6 ans mais bon, comme c’est une moyenne, je préfère m’y prendre un peu trop tôt pour réfléchir. Il parait que le film « Mon amoureux »

Films et documentaires

est très bien fait et pousse à la réflexion. Il fait partie de mes pistes de travail sur moi-même. Evidemment que personne n’a envie d’envisager la sexualité de son enfant. (et son épilation non plus! ) mais il est également évident que nous avons une responsabilité particulière d’information, et encore plus avec nos jeunes touchés par le handicap. Ils ont le droit comme tout le monde.

Alors, bon je vais déjà aller m’occuper de trouver des culottes de règles taille 12 ans, et je réfléchirai au reste ensuite, mais ça mérite de se poser la question, non ?

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#portrait du jour…41

Il est assis en face de moi, et il m’énerve aujourd’hui.

Mais alors il m’énerve ! Il est insupportable ce matin, c’est viscéral. L a 44 ans, il est accompagné depuis quelques mois.

Il était arrivé au premier entretien me disant que dès qu’il aurait une voiture il pourrait bosser. Je me souviens avoir pensé « Ou pas ». Parce que c’est ce qu’on pense parfois, sans rien y trouver de méchant, de rabaissant. Je me suis dit que lorsqu’on habite en ville, on peut travailler sans voiture. Que j’accompagne évidemment plein de gens qui le font.

Comme ce type de discours cache presque toujours autre chose, et que ce n’est pas vraiment au premier entretien que tu mets les gens face à leurs paradoxes, je me suis tue, et j’ai noté ce détail dans un coin de ma tête.

Et ce matin, il me provoque. Sur les étrangers, sur les barbus, les « vous savez quoi mais si les autres là ». Je me rappelle son prénom, il ne s’appelle pas Georges, ni Samuel. Je le regarde dubitative. Son nom est à consonance italienne, mais bon, les italiens qui vivent en France sont parfois racistes… Si si j’en connais je vous jure.

La discrimination, le racisme, ça me hérisse. Alors il m’énerve. Je ne sais même pas pourquoi il tient des propos aussi abjects, si ce n’est que les barbus lui ont pris son travail. Quel travail, c’est un mystère. Il ne m’en a jamais parlé avant, je reste silencieuse, mais je bous intérieurement.

Je suis sur le point d’exploser quand je me reprends. Une lumière traverse mon esprit:  » Vous êtes musulman. »  Ce n’est pas une question. Il est musulman, je le sais, je viens de m’en rappeler.

Il s’arrête net. Evidemment qu’il l’est. Il n’explique pas ses mots et embraye directement sur la discrimination dont peuvent faire l’objet les minorités.

Je cherche la caméra. Il n’y en a pas. Alors je l’écoute. Simplement. En faisant du mieux que je peux pour ne pas juger ou laisser ma propre colère prendre le dessus.

Il me fait un speech entier sur la discrimination. Tout y passe. Il est aux antipodes complets de ce qu’il me disait 10 minutes plus tôt. Il lit l’incrédulité sur mon visage (oui je veux bien être impassible mais j’ai des limites) et l’interprète de travers. Bien sûr, je m’appelle Emilie, je suis blanche, je ne porte pas le voile et j’ai moins de 45 ans, je ne connais pas les discriminations.

Dans le fond, il a raison. J’ai une conscience aiguë de ma position de privilégiée. Bien évidemment, j’ai dû me bagarrer pour être là où j’en suis aujourd’hui, accepter des jobs moins stimulants ou très éloignés de ma vision du monde. Mais je ne connais pas les bancs de Pôle Emploi. Je n’ai presque jamais été au chômage. J’ai de la chance. Je le sais. J’ai fait face à la discrimination malgré tout, mais effectivement pas au même degré.

Tout est question de perception.

Je ramène la discussion à lui. Maladroitement, j’y parviens. Il a un trou de 4 ans dans son CV et je veux qu’il m’explique, c’est le moment, il est prêt.

Il avait un poste qu’il adorait. Et il devait être pérennisé. Selon lui, il aurait été évincé du recrutement suite au racisme de deux membres de l’équipe. Selon lui, il aurait été victime de discrimination à l’embauche à cause de sa couleur de peau, de son origine, et de sa religion.

Evidemment, je ne peux pas prendre position sur une situation vieille de 5 ans et dont je n’ai aucune des clefs.

Alors je continue de l’écouter. Et j’essaie de lui faire prendre conscience que sa colère n’a jamais été apaisée. Il a dû quitter, et mal quitter en plus, un poste dans lequel il s’est projeté. Il en a gardé une haine des employeurs et une méfiance systématique envers de potentiels collègues qui se lisent sur son visage et entravent la suite. Il tique. Il a raison non ? Je ne sais pas, je ne suis pas là pour juger ça. Il affirme qu’il en est sorti. De ?

Il a coulé. Il a sacrément coulé quand il n’a pas eu le poste. Il a fini de tout gâcher. Il a perdu sa voiture à ce moment là (défaut d’assurance). C’est pour ça qu’il cristallise sa recherche d’emploi sur le fameux véhicule. Tout a toujours une explication.

Il se pense victime de discrimination parce qu’il n’a pas tourné la page. Je ne suis pas la mieux placée pour l’aider.

Je l’avais orienté sur un autre suivi, qu’il a abandonné rapidement.

Il m’a énervé ce matin, et ensuite, je l’ai un petit peu compris…

 

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#portrait du jour…36

P a cinquante ans.

Elle est infirmière pédiatrique dans le service génétique depuis mille ans. Tellement longtemps qu’elle fait partie du décor et que personne n’imagine la vie sans elle là-bas.

Elle en a vu passer des petits mômes cabossés par la vie. Certains qui arrivaient debout une fois et assis la fois suivante.

Elle en a fait des prises de sang sans jamais poser de questions, sans jamais faire mal non plus.

Elle croit bien qu’elle a toujours su y faire avec les enfants. Elle les aime, elle les comprend bien. Elle se coiffe comme eux tous les matins : pas. Comme ça, quand ils arrivent avec leur petite bouille encore ensommeillée, elle trouve qu’ils se ressemblent un peu.

Ses grands yeux bleus en ont pleuré des larmes secrètes. C’est la vie, elle est loin d’être aussi rose que ses bracelets. Elle en a au moins dix mille autour du poignet, ça focalise l’attention de ses petits patients quand elle enfonce l’aiguille dans leur minuscule veine.

Elle est toujours gaie, parce que c’est ce qui met les petits en confiance. Elle chante en préparant le matériel. Elle ne les prend pas pour des oiseaux tombés du nid pour autant. Les détendre oui, cent fois oui, mais les berner, pas question ! Elle leur explique tout ce qu’elle va faire. Avec les vrais mots, pour qu’ils comprennent bien.

Elle parle aux enfants, et parfois un peu aux parents. C’est surprenant pour les adultes d’être ainsi un peu écartés de la consultation mais en même temps, ça sonne doux de voir leur progéniture traitée comme de vraies personnes, capables de raisonner, de comprendre et d’accepter.

Force est de constater que cela fonctionne. Malgré l’appréhension et les patchs qui rendent la peau toute bizarre, les enfants se succèdent, allongés sur le lit médicalisé ou pour les plus grands bien calés dans le fauteuil. La plupart du temps, ils ne pleurent pas, mais ça peut arriver. Alors elle les console. Il y a souvent plus de peur que de mal, ils sont donc faciles à réconforter.  » Vas-y tiens fort le pansement pour ne pas avoir de bleu ! Comment ? Non tu n’auras pas de rouge non plus, ne t’inquiète pas ! Oui, voilà comme ça ! ».

C’est son naturel que les enfants aiment parce que les enfants sont comme ça, ils n’aiment pas qu’on fasse semblant, ils n’aiment pas qu’on joue le jeu, ils veulent du vrai, du brut, du pas calculé.

Et quand elle voit passer les mauvaises nouvelles, elle la sent se serrer, sa gorge. Elle est comme ça P, elle les voit 5 minutes chaque année et pourtant elle les aime tous. Ses petits protégés le lui rendent bien.

Elle a un carton plein de cadeaux. Des babioles, des bricoles qui n’ont pas de valeur marchande. Ses trésors ont la valeur du courage des valeureux petits patients, qui acceptent de la laisser enfoncer une aiguille dans leur bras mince, sans trop se bagarrer, sans lutter jusqu’à la lune.

Elle en a entendu des mots d’enfants, des maux de parents. Elle connait le soulagement, elle connait le chagrin, elle sait les changements de service, elle sait tout ce qui fait la vie d’un hôpital. Elle maîtrise son rôle, ses missions, et elle le fait avec un sourire franc, parce que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé de rendre leur quotidien un peu meilleur, leur passage un peu plu acceptable.

Elle donnerait tout pour savoir quitter leurs regards en même temps que sa blouse. Pour être capable de les laisser à l’hosto à l’heure où elle rejoint sa propre famille, s’estimant chaque soir heureuse et chanceuse de n’avoir jamais eu à vivre tout ce qu’ils doivent traverser. Mais tous les jours, ils rentrent avec elle, ils envahissent son cœur, son cerveau. Elle est comme ça, elle n’y peut rien. Et ça fait 30 ans que ça dure, vous n’imaginez pas tous les enfants qui vivent à l’intérieur de P.

Elle sait ce qu’ils lui apportent, mais ne s’est jamais réellement posé la question de tout ce qu’elle leur apporte. Elle vous dirait qu’elle fait son travail, c’est tout. Sauf qu’elle le fait avec le cœur, et c’est déjà beaucoup !

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#portrait du jour…1

Je démarre cette série des portraits du jour avec un homme…Les portraits du jour seront dédiés à des personnes que je laisserai anonymes mais qui me touchent ou m’ont touchées…

Il s’appelle N, il a la quarantaine bien tapée, et si je l’accompagne, c’est dans le cadre de mon travail.

On s’est rencontré l’an dernier, il m’avait fait une super impression lors de notre premier entretien. Motivé, volontaire, ici depuis peu mais maîtrisant parfaitement la langue.

Je ne m’étais pas trompée. Je me fie souvent à un instinct, qui bien que faillible reste fiable. Il a peu de temps après ce début de suivi était embauché.

Les premiers temps, tout allait bien, et d’un coup plus du tout.

Personne ne s’expliquait les difficultés subites.

N était pourtant bien entouré. J’assure le suivi en entreprise aussi. Il n’est pas resté. N a quitté son emploi. Je le retrouve donc à la sortie. 8 mois se sont écoulés.

N est terne, taciturne. N a un je-ne-sais-quoi dans les yeux qui allume un voyant rouge dans ma tête mais ses lèvres restent serrées, fermées sur ce secret si difficile à sortir. Je respecte, brusquer les confidences n’est jamais bienveillant ni utile.

3, c’est le nombre d’entretiens qui lui aura fallu pour lâcher le morceau.

N a eu un bébé en novembre juste quand il a quitté son job. N est content, c’est inespéré un bébé, c’est beau, c’est doux, c’est leur premier bébé.

Alors pourquoi ça ne va pas ?

Le bébé est né avec une particularité génétique bien connue. La trisomie 21.

N et sa femme ont appris la nouvelle en début de grossesse.

Personne dans l’entreprise n’a su pour cette paternité. Je n’ai pas su non plus. Est-ce que ça aurait changé quelque chose au fond ?  On en a reparlé ensuite, avec son patron, de ce qu’on avait raté. On aurait pu s’auto flageller…J’avoue que j’y ai beaucoup pensé.

Ce genre d’histoire de vie, ça te remet un peu d’humilité dans ta façon d’exercer. Tu te rappelles que tu n’es pas omniscient, que tu dépends à chaque entretien de ce que la personne voudra bien te livrer. De son humeur et de la tienne, de ta capacité à lire les signaux qui n’est pas égale tous les jours, de l’empathie et de l’écoute qui reste fluctuantes, et de ce masque que l’autre n’est pas toujours prêt à tomber.

A ce fameux troisième entretien N me montrait toutes ses dents, souriant et acceptant les choses en façade. Il me montrait tellement ses dents que le voyant dans ma tête est resté allumé.

Depuis, je le vois affronter les choses, les rendez-vous qui se multiplient, la mise en place du suivi, et la réalité dont il n’avait pas idée avant, et j’ai envie de lui dire que ça ira, que c’est effectivement quelque chose avec lequel on vit, qu’aujourd’hui il voit se dessiner les contours d’une vie à côté de ses pompes mais que c’est aussi et surtout une chance de changer l’avenir. Que les épreuves, ça c’est sur, il en aura, plus même qu’il ne le pense. Mais que les épreuves, c’est pas ce dont ce bébé se rappellera.

Qu’il se rappellera de ses bras l’entourant en toute confiance. De son sourire et de ses encouragements.

Mais je ne peux pas lui dire que je sais tout ça, que je le vis, ce ne serait pas très professionnel. Et il n’est pas prêt à l’entendre, car il n’est pas prêt à dire comme il souffre de la situation, parce qu’admettre souffrir, ce serait dire qu’on aurait aimé que l’enfant ne soit pas tel qu’il est. Il paraît que chacun fait le deuil de l’enfant fantasmé, de l’enfant parfait, c’est encore plus vrai pour nous. Et ce n’est pas une honte. Au début, on voit les difficultés, on a peur de l’avenir, on flippe, on angoisse, on se stresse, on imagine (alors qu’il ne faut pas imaginer mais laisser venir).

Alors, à N, quand il vient à mes rendez-vous, je lui souris, et je lui dis que je suis là, que je peux tout entendre sur tout, et que je l’aiderai, avec toutes les compétences que j’ai en stock.

Demain, je vous parlerai de E, si jeune et si courageuse.

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Confidences

Pourquoi t’es en mouvement, qu’est-ce-que tu fuis ?

Ce que je fuis c’est demain. C’est le monde qui change, c’est ce cycle infernal qui revient. Ce que je fuis, c’est la haine, la peur, l’égoïsme.

Y a longtemps que je sais que je ne suis pas faite pour ça. La verticalité, le capitalisme, le chacun pour soi.

Marre, j’en ai marre.

Qu’on tape sur les pauvres pour expliquer la baisse du niveau de vie, qu’on tape sur les parents parce que leur gosse est différent, qu’on tape sur les migrants pour expliquer le chômage, qu’on tape sur les chômeurs pour expliquer que le marché du travail c’est pas facile et que si t’es pas content …

Si t’es pas content quoi déjà ?! Tu peux partir mais attention, c’est pas facile.

Oppression. 

Le chômage, je connais plutôt bien. C’est le jour des chiffres de Pôle Emploi qui vont tous nous terrifier. Nous aigrir. Nous monter les uns contre les autres. Et nous maintenir en l’état de braves petits soldats.

La peur de demain ,tu la vois arriver ?

Bien sûr que le monde du travail c’est la jungle. Mais quand les gazelles vont-elles se rendre compte qu’elles sont mille fois plus nombreuses que les lions ? Que ce sont elles qui ont le pouvoir ?

Ces chiffres en cachent un autre, plus affolant encore et qui vient enserrer mon cœur de mère dans une cage en acier trempé : les travailleurs handicapés sont deux fois plus touchés par le chômage. Le chiffre grimpe encore lorsqu’il s’agit d’une déficience intellectuelle.

Et pourtant, de tout ce qui me terrifie dans l’avenir de Rayond’soleil, ce point n’est pas le plus douloureux. Bizarrement je me sens presqu’en paix avec son avenir professionnel. Le reste autour sera bien assez difficile à appréhender.

Le milieu protégé souffre d’une sale réputation et parfois à raison. Parfois à tort aussi.

Et puis ce qui me dérange surtout, c’est qu’il ne dépend pas du ministère du travail… Cynisme quand tu nous tiens.

Les entreprises adaptées font de leur mieux, mais on ne va pas se mentir, les subventions diminuent, la pression s’accentue. On va vouloir de plus en plus d’efficience.

Pas partout, évidemment.

Evidemment…

Quelle vie professionnelle pour mon Rayond’soleil ? Dans 10 ans, que sera devenu notre monde déjà hyper centré sur le profit à tout prix  ?

Comment peut-on en arriver à se poser la question de l’avenir professionnel d’un môme de même pas 10 ans ?

Facile, il suffit qu’il mène déjà sa petite barque loin des sentiers battus pour que l’avenir prenne ses parents en tenaille.

Ou pour que ses parents se sentent brutalement l’envie d’autre chose.

De quelque chose de plus alternatif.

Ma petite cousine me disait il y a peu « ce monde qu’on leur laisse remet en cause mon envie d’avoir des enfants… Je te jure, si un gouvernement met au centre de sa politique l’écologie et la solidarité, je me casse ».

Moi j’ai déjà les enfants. Trop tard pour changer d’avis. Alors j’ai une seule possibilité envisageable, changer le monde.

Tu divagues, on change pas le monde tout seul.

Bah non, mais on peut commencer. Et s’allier. Parce que le vrai changement ne viendra pas des politiques mais d’un réveil citoyen, solidaire. Rappelons nous qu’ils ont encore le pouvoir parce qu’on a bien voulu le leur laisser….

Tout va de plus en plus vite, et effectivement, les personnes en situation de fragilité (d’ailleurs tiens fragile mais par rapport à quoi exactement ? ) ne peuvent pas suivre les rythmes imposés au travail, et nous en voulons chaque jour de plus en plus. Sans parler de cette armée uniforme dans laquelle nous devons entrer à tout prix.

Bye bye la différence. 

Et si au lieu de vouloir plus (de biens, d’argent, d’efficience) nous voulions mieux ? Mieux vivre, mieux manger, mieux travailler, mieux répartir.

Ce que je souhaite pour demain, ce n’est pas être riche de possession mais riche d’humanité et d’humanisme.

Humanisme, visiblement un nouveau gros mot pour certains, mais je m’en fiche.

D’être fleur bleue, naïve, idéaliste et rêveuse. Je crois que je devrai vraiment faire une pause « réseaux » parce que ma sensibilité y est mise à rude épreuve…

Ma fille, et tous les enfants,ados, adultes qui lui ressemblent peuvent et doivent avoir une place au sein de la société. Si nous changeons de modèle, elle pourra prendre part et non plus être considérée comme un boulet.

Revoir nos modes de consommer, de travailler, de polluer, de vivre devient urgent.

Parce que nous sommes en train de creuser des fossés de plus en plus profonds entre ceux qui ont et ceux qui font, et de nous détruire à petit feu. Ou  à grand feu vraisemblablement.

Rayond’soleil est riche de tant de choses…

Quiconque (qui est le mot de la langue française qui peut se targuer de me poser le plus de problème au monde) la connait sait ce qu’elle apporte aux autres :bienveillance, empathie, sympathie, attention…. Tout cela ne produit pas de richesse commerciale, mais, dans ce monde qui voit se développer de plus en plus de thérapies alternatives pour soigner les maux de l’hyper-consumérisme et de l’hyper efficacité, ces thérapies « positives », dans ce monde donc, les milliers de Rayond’soleil peuvent être des thérapies à eux seuls, et apporter un nouveau regard sur la vie et le monde.

Elle m’a profondément changée. Tellement. Radicalement.

I have a dream moi aussi, et je me fiche que certains le trouvent ridicule.

Je veux qu’elle ait sa place, qu’elle ne dépende pas de moi ni du système. Je veux moins de verticalité et plus de coopération. Je veux plus de solidarité et moins de peur de son prochain.

A chaque fois qu’un homme tend la main à un autre et que j’ai pu contribué à cet élan du cœur, j’ai l’impression d’avoir gagné la coupe du monde, la coupe du monde de demain en somme…

S’allier les uns avec les autres plutôt que les un contre les autres paraît si simple et pourtant si loin de ce que je peux constater au quotidien.

La différence quelle qu’elle soit effraie. Les minorités souffrent et restent silencieuses. Les minorités rassemblées peuvent tout changer. Je ne parle pas de révolution (Hasta siempre !!) mais bien de cohésion. De solidarité. De mieux.

Ma fille ne restera pas sur le bord du chemin. Nous sommes des loups, nous formons une meute, solide, indéfectible, et nos rêves resteront plus puissants que leurs profits et leurs tentatives de nous diviser.

Il est temps de nous battre, tous ensemble.

Il est temps de réfléchir à de nouveaux modèles économiques et de réinventer le monde du travail. 

Pour elle.

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Alors je ne suis pas naïve, la solidarité a des coûts mais actuellement entre les baisses de remboursement ( on reparle des sorties « de convenance » pour les enfants hospitalisés ? Ou des médicaments qui luttent contre l’alzheimer de mamie ?) et les hausses de taxes (on reparle du prix du gas-oil que pour aller bosser tu dois vendre un rein ? ) je me dis que quelqu’un quelque part épargne et investit sur le futur non ?

Mon imposteur à moi…

Le syndrome de l’imposteur…

On le décrit très bien sur ce lien

http://destination-leadership.fr/2018/03/05/mal-meconnu-leadership/

C’est drôle comme je m’y suis reconnue.

J’ai beau dresser le bilan et tenter d’être fière de ce que j’ai pu accomplir, j’ai toujours l’impression d’avoir usurpé mon monde.

Comme si ce qu je faisais de « bien », je ne pouvais pas me l’attribuer (alors que les échecs, aucun problème!).

C’est valable dans ma sphère professionnelle : je mets tout mon coeur  dans mon métier, j’y passe une énergie de dingue et pourtant, quand j’ai des remerciements, des compliments, je me contente d’un haussement d’épaules ou d’un « je ne fais que mon travail ».

C’est valable aussi pour l’association, où je me questionne sans cesse sur ma légitimité.

Qui suis-je pour proposer des solutions aux parents ?

Qui suis-je pour tenter de véhiculer l’espoir ?

Pour donner des conseils ?

J’accomplis, j’entreprends. Je créé. Je ne sais pas faire différemment.

Et pourtant, je me sous estime. Je rechigne à proposer mes créations, les jugeant mauvaises, inutiles, imparfaites.

J’ai longtemps gardé mes écrits pour moi. J’ai longtemps gardé mon manuscrit pour mes proches. J’ai longtemps laissé la formation à l’état de projet (rédigé, prêt à être mis en oeuvre).

Aujourd’hui, si je retrace les 3 dernières années, j’ai fait beaucoup de choses, et pourtant je ne sais que comparer avec ce que d’autres ont fait (de plus).

C’est même pas une histoire d’optimisme. Ni même d’estime de soi. J’arrive à voir ce qui est « bien », à être plus gentille avec moi que je n’ai pu l’être.

Ce n’est pas non plus une histoire de jalousie. Il paraîtrait que la jalousie est un état d’esprit (copyright mon doc préféré!).

Je ne suis pas jalouse de la réussite des autres, ni de leur création. Je suis admirative. De la réussite. Et des créations. Des autres.

C’est peut-être une histoire de satiété. Savoir que je peux faire plus, nourrir mon esprit, ma vie. Tout en me sentant limitée par cette histoire de légitimité.

Qui suis-je pour ?

Je blague souvent avec mes amies « Mais punaise (bien entendu je ne dis pas punaise, vous me connaissez un peu je suis plus grossière que ça!) je suis Emilie Bouvier quand même!  » mais au fond, je n’y crois pas tellement que cette Emilie soit capable de tant de choses. J’ai toujours peur du jour où on va se réveiller…

 

Même quand les idées fusent, je peine à les exprimer et à les défendre, de peur de ne pas savoir argumenter. C’est ridicule, je dis souvent aux enfants « si tu ne me demandes pas, tu es sûr que tu n’auras pas ce que tu souhaites, alors que si tu demandes tu montes à mini 50% de chances ! »

 

Même quand les gens s’emballent (le projet album jeunesse a vite démarré avec Gayelle) je doute. Et si ? Si quoi ? Je ne le sais jamais vraiment en plus.

Pourtant, je viens de recevoir la première ébauche de la couverture de mon livre, avec mon nom dessus.

La formation a l’air bien. Elle a plu en avril.

L’association intéresse, et prend de l’ampleur.

Mes enfants sont heureux et c’était un gros défi.

Je peux faire des choses. Je sais faire.

Je change.

 

Je me rends compte que si j’ai enfin réussi à reconnaître mes succès, je peine encore à recevoir les compliments. Je suis toujours gênée. J’ai toujours le même petit gloussement qui ne sait pas quoi répondre. Limite j’en fais des tonnes pour détourner l’attention de la personne qui a produit ledit compliment.

Je ne sais juste pas quoi dire.

Je suis embêtée. J’ose pas dire que je suis d’accord, ce serait prétentieux, j’ose pas dire merci, je me sens ridicule. Alors je dis rien, ou je détourne le regard et la conversation avec.

Bref, il me reste du boulot…

Bon je suis pas toute seule, rassurez moi un peu là ? dsc_0864-copier

 

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Comme une lueur d’espoir

Hey vous savez quoi? J’ai changé de travail. 

Et mon travail, je le kiffe grave! Parce qu’il m’offre la possibilité de multiplier les partenariats avec qui me semble pertinent. 

Et c’est ainsi que j’ai eu la brillante (ne m’applaudissez pas, c’est trop) idée de monter un partenariat avec un ESAT.

Je suis plutôt lucide concernant Rayond’soleil et je sais que le milieu protégé sera, en l’état actuel des choses, une solution à envisager. Avant que nous n’ouvrions notre propre restaurant dans lequel elle pourra faire le service et la cuisine, à son rythme.

Oh ça va, ne frissonnez pas d’horreur. Non, le milieu protégé n’est pas quelque chose d’horrible. Mais je vous pardonne, moi aussi, j’imaginais une sorte de prison, d’endroit totalement fermé, où les personnes sont molestées parce que sans défense.

Heureusement que j’ai un Rayond’soleil dans ma vie, ça m’évite de garder l’esprit étriqué.

D’abord, saviez-vous qu’il existe 3 types de milieux de travail: le milieu classique dit « ouvert » là où travaillent la majorité des personnes, le milieu adapté qui comme son nom l’indique propose des postes adaptés à tel ou tel type de handicap, et le milieu protégé, qui est le cran supérieur de l’adaptation. 

S’il faut rester pragmatique, elle nécessite un enseignement spécialisé, et ce sera sûrement le cas plus tard. Ça ne m’empêche pas de faire comme si ce n’était pas le cas, et de la pousser/porter le plus loin possible. 

Parce que les chemins de traverse, ce n’est pas forcément ce qu’on apprend quand on s’apprête à devenir parents, nous avons peur. De la différence de nos petits loups qui font qu’on va devoir sortir de l’autoroute et…Et bien s’adapter. Dingue non? 

Alors ce partenariat, pour moi, c’était l’occasion rêvée de voir en vrai, de discuter, de passer du temps à l’ESAT. De sentir pousser en moi l’envie d’y travailler? Peut-être oui. (Admettons d’ici quelques années…)

Et c’est là-bas que j’ai rencontré C. directeur de l’établissement, barbe de 3 jours, sourire timide, poignée de main franche. Et c’est lui qui me donne l’envie d’écrire l’espoir d’une vie presque normale. 

Parce que C. il se comporte pas comme un directeur pédagogique, il se comporte comme un patron qui aurait 70 employés un peu spéciaux. Mais du coup comme le chef d’une petite entreprise qui serait proche de ses employés. 

Il les connaît tous par leur prénom, et serre la main de chacun tous les matins, blaguant sur le match de rugby de la veille, demandant des nouvelles de la cheville douloureuse. Il parle de chacun avec affection, avec sympathie (avec empathie aussi). C il sait comme c’est difficile de ne pas rentrer dans le moule, de ne pas avoir sa place. Il sait comme le travail est un vecteur social quasi incontournable. 

Alors il s’arrange pour donner sa chance à chacun, et le plus longtemps possible. Il a plusieurs ateliers, ce qui lui permets de conserver les personnes le plus tard possible, même à un âge où il pourrait leur demander de partir. Comment partir quand le seul cadre sécurisant sont les 4 murs de l’atelier conditionnement? 

C considère que ses travailleurs « ne sont pas si différents ». 

J’me suis sentie bien dans l’entreprise de C. Les gens n’étaient pas si différent de moi, C avait raison. Ils se chambraient d’un coin à l’autre de l’atelier, sortaient fumer leur clope, cherchaient leur portable perdu au fond du sac. 

Dans les yeux de C, la tendresse et le profond respect des personnes. Dans son discours aussi. Il refuse les partenariats si cela l’oblige à mettre la pression sur ses équipes, le matériel est sans cesse repensé, et il prône la tolérance et l’ouverture d’esprit.

Son établissement est ouvert au public puisqu’ils ont des clients, d’ailleurs il est ouvert tout court, avec une volonté affichée de mélanger les gens. 

Bref, C avec ses yeux qui pétillent et son regard qui s’adoucit quand il le pose sur ses équipes, avec ses valeurs de tolérance, d’écoute et de suradaptation quotidienne, il m’a redonné une lueur d’espoir pour demain.

Je connais mon Rayond’soleil, c’est la môme la plus chanceuse du monde (oh ça va, ne hoquetez pas comme ça, handicap ne veut pas dire malheur ou poisse) et je sais qu’elle va continuer d’attirer plein de belles personnes… Elle a déjà eu A, I, B, A, S, I, T et les autres….Logo VD-03