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#portrait du jour…42

A est une amie, une amie croisée sur un forum il y a 12 ans. Comme l’autre A, elle a une histoire toute particulière.

Pendant des années, elle a vécu une vie normale et tranquille. Elle a eu deux filles, magnifiques, douces, tendres et rebelles.

Et un jour, sans prévenir, comme ça au volant, brutalement le flash. Le mauvais flash. La crise d’angoisse est allée de paire, évidemment.

A a été abusée quand elle était enfant. Violemment les souvenirs affluent, l’assaillent et la laissent chancelante. En une fraction de seconde, elle a perdu tous ses repères, et a vu son enfance voler en éclat. Tout ce qu’elle prenait pour acquis est parti en lambeaux, tout ce dont elle pensait se souvenir est un écran de fumée misérable.

A va pleurer des litres de larmes. Des litres. Elle va penser qu’elle en mourra bientôt. La souffrance est telle qu’elle sombre. Et puis, elle regarde ses filles et la rage monte, doucement, dans la douleur mais l’instinct de protection prend le dessus sur tout le reste.

Plus rien d’autre ne compte que de soustraire la chair de sa chair à cet homme dangereux, à ce prédateur, à ce pédophile. Le mot est froid, tranchant, acide.

Elle a pleinement conscience du cataclysme qu’elle va déclencher. Des années de silence, des années d’oubli pour sa part. Elle a la sensation d’avoir ouvert la boîte de Pandore et d’avoir libéré un monstre ignoble et ingérable.

La libération de la parole lui était vitale, pour elle, pour ses enfants, mais elle fût brûlante.

Et douloureuse. Elle a dû se heurter au déni. Ses proches l’ont rejetée. Il y avait évidemment ceux qui ne pouvaient y croire, un homme aussi bien, aussi respectable et aimant, elle déraillait, elle voulait attirer l’attention sur elle.

Et il y avait ceux qui savaient, qui avaient toujours su, et n’avaient rien fait. Peur de faire tâche, peur des conséquences pour la famille. Et elle alors ? J’avoue que la rage prend le dessus quand je pense à ceux-là. La rage, l’envie dingue de les gifler très fort, de leur hurler dessus. Comment ont-ils pu ?

Ils se sont détournés. Et elle en a eu mal à en crever.

La reconstruction a été longue, et fragile. Les retours en arrière ont été nombreux. Et pourtant, chacune de ses photos pue l’amour. Elle a su garder la foi. Elle a su maintenir le cap, garder sa cape et éloigner ses filles du prédateur, les préservant tout en répondant à leurs questions avec douceur et sans concession.

La vie, cette sale garce parfois.

A a eu du mal à s’en remettre, vraiment. Elle s’est inquiétée pour toutes les petites filles susceptibles de croiser son chemin. Elle a eu le ventre retourné en apprenant que certains, qu’elle avait pourtant alertés lui confiaient les leurs. Elle a eu du mal à accepter qu’elle ne pourrait pas sauver tout le monde, que ce n’était pas sa responsabilité.

Le dialogue rompu, la bombe lâchée, elle a entamé une thérapie, pour sortir tout ça, tenter de déposer quelques valises.

Et les retours en arrière sont toujours là, mais elle a appris à faire avec, à les accepter.

C’est une guerrière, une vraie, qui a su se relever de cette épreuve terrible, bon an mal an. Qui ne vous dira jamais qu’elle en est sortie grandie. Qui a su faire ce qu’il fallait, peu importe les conséquences.

Je la regarde souvent de loin, je vois sa mèche bouclée qui tombe en cascade, j’entends ses cris silencieux, et je me contente d’un mot, d’un seul, pour qu’elle sache que je saigne avec elle à chaque fois que la blessure se rouvre, parce que quand on a mal, rien n’est pire que d’être seule. Parce que je ne peux rien faire de plus pour elle. Parce que je rêverai de la serrer fort contre moi, parce qu’elle en aurait sûrement besoin, mais que même si j’étais géographiquement près, je ne sais pas si j’oserai.

Fucking respect ma belle.

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#portrait du jour 28

Elle porte toujours ses lunettes de soleil. Ça lui donne un air de star hollywoodienne.

Elle vous dirait que c’est pour cacher ses yeux, ses rides, ses cernes, dans un rire de gorge insouciant. V a la quarantaine tonique. Elle bouge tout le temps. Comme mue par une force irrésistible, elle ne se pose jamais.

Elle sent la vanille et fume cigarette sur cigarette. Toute la journée, elle fume. Elle fume dehors, elle fume dedans même si c’est interdit.

Elle s’en moque, elle a la rébellion chevillée au corps. Elle se cache derrière ses lunettes et ses boucles blondes. Elle est longue, fine, élancée…Elle a un corps d’adolescente.

V est à la tête d’une association d’aide aux victimes d’abus sexuels. Toute la journée, avec une psychologue, elle reçoit des personnes, souvent des femmes, qui ont subi des agressions de différentes natures.

Quand on lui demande pourquoi elle les écoute, elle répond avec son rire qui ressemble à une cascade qu’elle ne voit pas comment faire autrement.

Elle connait  toutes les personnes qui viennent ici. Par leur prénom, par leurs histoires. Le lieu est anonyme aussi longtemps que les « invités » souhaitent le rester. Elle a installé un coin canapé, un coin cuisine. Chacun est libre de prendre la place qu’il souhaite.

Elle ne force pas la parole. Elle ne pose pas de question. On vient quand on veut, on y dit ce qu’on peut, ce qui veut bien sorti. Elle est douce, patiente. Elle fournit les cigarettes en haussant les épaules.

Elle met toujours un fond de musique rock. C’est décalé, c’est apaisant.

Elle dit qu’elle s’attache surtout à ce que les femmes et les hommes qu’elle reçoit ne se sentent obligés de rien. Et qu’à la fin, ils soient tous convaincus de ne pas être coupables.

Que la tenue n’est pas importante, qu’on peut dire oui, et changer d’avis, que c’est la faute de l’adulte quand elle parle à un enfant, que ce n’est pas parce que vous êtes mariés qu’il a un droit de cuissage, que ce n’est pas parce que vous êtes homo que vous êtes d’accord, que l’alcool n’est pas une excuse…Elle démonte toutes les théories, tous les vieux réflexes nauséabonds d’une société patriarcale. 

Son credo à V, c’est que le viol est toujours la faute du violeur. Toujours. Il n’y a aucune autre responsabilité.

Je la rencontre bien avant « Balance ton porc » et « mee too ». Personne ne l’accusera de féminisme, elle a presque de la chance.

L’espace de paroles qu’elle offre est totalement gratuit. Lentement, les personnes se livrent. Je me demande comment elle peut entendre tout ce qu’elle entend sans perdre la foi en l’être humain. Elle sourit, encore. Elle dit que ce qui lui donne la foi, c’est les têtes redressées des personnes qui quittent l’association. C’est la honte enfin lavée. C’est la confiance en soi retrouvée. C’est la poursuite de la vie, même si.

V a vécu des épreuves qui l’ont emmenée ici, mais elle ne souhaite plus en parler. Elle n’a plus mal, elle ne se sent plus sale, elle n’est pas une victime, c’est du passé. Un passé dont elle a tiré des failles et des forces, un passé qu’elle met au service des autres. Elle a suivi une formation en psychologie traumatique, elle a trouvé des financements (ah l’argent, le nerf de la guerre), elle a recruté une psychologue, parce qu’à deux on est plus fortes.

Elle voit les transformations chez les personnes qu’elle accueille. Elle sent quand le moment vient de transmettre le flambeau. Elle a des contacts avec les forces de l’ordre, celles qui écouteront avec bienveillance, sans remettre la parole si difficile en question. Elle a les numéros d’avocats qui défendront ses protégés avec l’énergie du désespoir.

Elle est un passeur de lumière, quand l’ombre aurait pu l’engloutir elle aussi….

Merci…

 

 

 

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#portrait du jour…20

Aujourd’hui je vous parle de L. Je l’ai croisée alors que je sortais à peine de l’adolescence et elle de l’enfance.

J’avais encore cette fougue, cette colère que seuls ont les adolescents, révoltés contre tout, contre rien, contre la terre entière.

L était du genre fermée, peu loquace. Elle ne prenait pas soin d’elle, se coupait les cheveux toute seule. Du haut de ses 15 ans, elle dégageait une espèce de violence tue, brute et brutale.

Je n’arrivais pas à me l’expliquer. D’autant que mon tempérament est de fuir le conflit, je n’allais pas forcément chercher le dialogue avec L alors que je sentais tellement de noirceur dans ses yeux.

Et puis, comme ça, sans prévenir, un jour, elle a craqué. Je ne sais plus très bien ni comment ni pourquoi mais elle a craqué alors que nous étions en voiture. Je venais d’avoir mon permis, et j’étais tellement enchantée de trimbaler des plus jeunes avec moi.

Violences sexuelles, enfance gâchée.

Punaise, ce qu’elle me confie me retourne le bide. Ça me fait penser à ma copine K, au lycée, qui écrivait à son père qui était en prison. Je me rappellerai toujours le choc que j’ai eu quand elle m’a dit qu’il y était parce qu’il l’avait violée. J’étais sidérée. Qu’elle puisse lui pardonner, lui écrire et chercher à le réconforter. Elle culpabilisait d’avoir parlé et détruit sa famille.

Et c’est exactement ce qui se passe avec L. Elle parle, sanglote. Se tait brusquement puis reprend. Une fois les vannes ouvertes, elle n’arrive plus à s’arrêter. Et elle regrette immédiatement, ce qui augmente considérablement ses sanglots, et ma rage contre l’homme qui lui fait subir toutes ces horreurs.

Le type est violent en plus.(une autre violence je veux dire).

Je me souviendrai toujours du jour où il l’a attrapée violemment par les cheveux en pleine rue devant les yeux détournés des passants. Je me souviens de l’incompréhension et de l’injustice profonde que moi je ressens quand je vois les autres faire comme s’il ne se passait rien. Il aura fallu que je crie et m’interpose, pour que d’autres se décident à intervenir, qu’il la lâche et la laisse partir.

C’est suite à cet événement, qui reste un réel traumatisme (comment les adultes ont-ils pu laisser gérer ça à une gamine ?) que je l’emmène à la gendarmerie.

Syndrome du sauveur ? Je ne sais pas. Je ne supporte pas l’idée qu’elle puisse rentrer chez lui, qu’il recommence à poser ses mains sur elle. J’ai une envie incompressible de la protéger.

Et elle va être bien prise en charge. Je ne remercie pas toujours les forces de l’ordre, on l’oublie trop souvent. Mais merci. D’avoir pris le temps de prendre votre temps, de l’avoir mise en confiance, d’avoir écouter, servi un café, mis en relation immédiate avec une psychologue, appelé sa mère (qui savait…) et pris les dispositions nécessaires. Merci.

Merci aussi de ne pas m’avoir laissé porter ça toute seule.

Je ne sais pas ce que L est devenue, quel type d’adulte elle est. Je ne sais pas si elle s’en est totalement relevée…Nous avons depuis perdu contact, je pense qu’elle devait effacer le passé…

Ce que je sais, c’est que si vous savez, vous n’avez pas le droit de vous taire. Pas le droit ! Si un enfant vous a parlé, il a mis toute sa confiance en l’adulte que vous êtes et le respect, l’humanité vous impose de faire quelque chose. N’importe quoi. Vous êtes devenu responsable, mais la bonne nouvelle c’est que vous n’êtes pas obligé de porter ça tout seul….