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#Portrait du jour…52

Il s’appelle C et il est fragile.

Dans ses yeux, ce que je lis ce sont les restes de l’enfance qui refusent de partir. Mais pas une enfance joyeuse, heureuse, non, il a les yeux tristes d’un petit garçon délaissé, usé, d’un vieux petit garçon en fait.

Il multiplie les couacs pour se rendre détestable, à l’instar d’un sale gosse capricieux. Il joue avec son employeur, avec les recruteurs, avec moi aussi. Il défie, sans cesse, le menton belliqueux et la mèche rebelle.

Que défie-t-il au fond ? L’autorité ? Je n’en ai pas. Je ne suis pas là pour ça. Et pourtant, quand il se plante exprès, j’enrage. J’ai bien dit  qu’il n’y a qu’en se plantant qu’on pousse en atelier la dernière fois, là il pousse le bouchon un peu trop loin, et il ne s’appelle pas Maurice.

Entre mise au point et froncement de sourcils, je devine une faille que je ne trouve pas. Des semaines de brassement d’air, un vrai ventilateur.

Et je m’en veux de lui en vouloir, après tout, il est maître de sa vie, et je ne peux que tenter de lui donner des clefs. Libre à lui de les utiliser ou non. Je ne peux m’attribuer ses difficultés, au même titre que je ne pourrai pas non plus m’attribuer ses succès.

Il est parfois bien difficile de rester bienveillante. Je sens que c’est ma propre frustration qui s’exprime, ma propre impuissance. Il me faut beaucoup d’énergie pour réussir à me repositionner.

C n’est pas, n’est plus un enfant. Mais il est toujours à vif, et si je souhaite l’accompagner, je dois l’aider à panser ses plaies. Difficile mission face à un gosse boudeur, j’ai parfois l’impression de retrouver le mutisme de mon adolescent…

Et comme avec un ado, la patience est de mise. C va se confier, lâchant ici et là des petites bombes. Ce que je prends pour des provocations sont des aveux déguisés et je prends la mesure de la souffrance qu’il ressent.

Difficile de la recevoir vraiment malgré tout, il en rajoute tellement dans ses propos qu’il n’est pas simple de trier la blague de la vérité. Je vais vite apprendre qu’il se cache derrière l’humour, et que tout est tristement vrai, douloureusement vrai, tellement douloureusement qu’il n’évoque le passé qu’en le tournant en dérision et de préférence en groupe.

Handicap physique, handicap sensoriel, handicap mental, handicap psychique, handicap social et maintenant handicap enfantin.

Il n’y a pas de mot pour décrire. Il n’y a pas de mot pour écrire. Il n’y pas toujours de justice, pas toujours d’amour, pas toujours de considération pour les sentiments de l’enfance, pas toujours de respect, pas toujours de soin, pas toujours d’adéquation.

Comment se relever, comment se construire, comment imaginer sa vie d’adulte alors que l’enfant n’a pas pu pousser sereinement ? Comment avancer quand tout n’est qu’obstacle ?

C se nourrit de ses rêves d’adolescent parce qu’il n’arrive pas à faire le deuil d’une enfance joyeuse, il n’arrive pas à se dire que c’est ça, la vie. Il se raccroche à ce qu’il peut pour ne pas affronter le noir de la nuit, il s’attache à ne pas grandir tout à fait pour revivre ce qu’il a manqué, il s’englue dans l’impossible pour ne pas sombrer, pour ne pas affronter…

Quel est mon rôle sinon de le comprendre et de recevoir ce qu’il accepte de donner ? L’aider à grandir ? Cela dépasse mes fonctions… Je l’aiguille, je réoriente. Et en attendant, je vais continuer à faire de mon mieux, même si ce n’est pas son mieux à lui…

 

 

 

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#portrait du jour…51

Hello la blogosphère !

Aujourd’hui je voulais vous parler de D, que j’ai rencontrée il y a 2 ans.

D n’a pas tout à fait 25 ans. Je me demande ce qu’elle fait en chantier d’insertion, quand j’apprends qu’elle a un enfant, qu’elle élève seule. Soit. Ceci explique cela.

D ne regarde jamais personne dans les yeux, elle paraît fragile, et se cache derrière un éternel sourire, démenti par ses yeux tristes.

Il y a autre chose dans le regard de D que je ne parviens pas à définir immédiatement.

Au fur et à mesure des entretiens, et des temps informels que j’affectionne particulièrement, elle se livre, avec un détachement feint.

Elle est chargée de famille. Elle porte tout à bout de bras, D.

Son père a fait un AVC. Elle aide sa mère dans les soins quotidiens, assure une présence réconfortante pour eux, les accompagne en centre de rééducation, aux rendez-vous avec les médecins.

Elle a contracté un petit crédit auprès d’un oncle pour acheter une voiture, mais elle a un peu peur d’aller en ville. Elle passe par dessus. Pour eux, et pour ses ex beaux-parents aussi. Elle fait le taxi, aide au ménage des uns et des autres, fait leurs courses, dépanne même financièrement quand cela est nécessaire.

Avec son petit, elle essaie d’être à la hauteur. Elle a des hauts idéaux, et se colle beaucoup de pression. Il lui faut tout faire. Activités manuelles, balades, sorties. Elle voudrait pallier à l’absence du père. Elle voudrait être une mère parfaite, à défaut de lui avoir offert le bon pilier.

Le père de son fils fait de très réguliers allers retours en prison. C’est pour cela qu’elle est seule avec l’enfant. Elle a fait son maximum pour supporter : les petits délits, les addictions, la violence au quotidien et a fini par céder et rompre. Elle s’en veut. Un peu. Il l’ennuie. Beaucoup.

Il ne peut pas voir son fils seul, et le droit de visite a été donné chez les grands-parents. Il enrage. Autant d’avoir été quitté que de devoir s’occuper du petit.

Et il lui fait la misère. Il la suit dans les rues du village si elle se promène, de jour comme de nuit, laisse des messages malveillants sur son répondeur, frappe à sa porte sous  l’emprise de l’alcool à n’importe quelle heure, la menace parfois même physiquement. Drôle de stratégie pour la récupérer.

Nous sommes aujourd’hui le 6/07/2019. Nous n’avons qu’à peine dépassé la moitié de l’année et pourtant 74 femmes sont décédées, assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint. 74 Leïla, Aïssatou, Isabelle, Monica ou Alexia. Dans un silence relativement total, les féminicides ont augmenté. Dans une société encore très patriarcale, on tue sous prétexte de crime passionnel. Notons que quand c’est une femme qui tue, même si elle a été humiliée, harcelée et rouée de coups, on parle d’homicide et on la condamne à la prison à vie. Nous sommes en 2019, et, régulièrement, quand une femme quitte un homme elle tremble. Près de 50 % des passages à l’acte se font suite à une rupture… Edifiant.

Il est temps. Temps de protéger les D, les Gurçin, les Nathalie… C’est la responsabilité de chacun. Non, une femme ne doit rien, à personne. Oui, si vous savez et que vous ne dites rien, vous êtes complices ! Non, elles ne restent pas parce qu’elles sont stupides mais parce qu’elles ont peur. D a eu la force de partir pour protéger son petit avant de penser à elle, mais n’arrivait pas à porter plainte. Elle a fini par alerter mais les réactions sont encore bien mesurées.

Il est temps que les choses changent et que les mentalités évoluent.

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Les mystères de la vie

Elle a 10 ans, et toutes ses dents, sauf celles que le dentiste a arraché la dernière fois sous anesthésie générale parce qu’elles étaient trop abîmées et qu’elle ne tolérait pas d’ouvrir la bouche.

Elle a 10 ans, et un caractère bien trempé, mais tellement charmante qu’on l’oublierait presque.

Elle a 10 ans, et je vois arriver la puberté, lancée comme un cheval au galop.

Elle va avoir des nénés, elle n’arrête pas de me le dire. Je le sais, je n’ai jamais fait l’autruche n’est ce pas. Elle va avoir des nénés et « soutien gorge comme maman ». Comme toutes les petites filles, elle a hâte.

Je la regardais hier matin, jouant avec mon maquillage, mettant le bazar dans la salle de bain, en traînant partout dans la maison (si quelqu’un a retrouvé mon khôl, merci de me faire un signe) et étalant quelques paillettes sur ses yeux, s’assurant d’un air contrit  » C’est là?  » et j’ai senti mon coeur se gonfler dans ma poitrine.

Ma toute petite devient une presque adolescente.

Elle guette comme les autres fillettes des formes qui pourraient bien arriver, des poils sous ses bras, et elle s’affirme en termes de tenues vestimentaires.

Et moi, j’ai réalisé, que bientôt elle aurait sûrement ses règles. Ne prenez pas cet air dégouté. Les règles sont quelque chose de naturel.

« Maman c’est quoi les règles ? » m’a un jour demandé mon Avalanche.

 » Le corps des femmes en âge d’avoir des bébés prépare un petit coussin pour accueillir cet éventuel bébé, et si la femme ne fait pas de bébé, alors le corps évacue ce coussin. Les muscles se contractent, et la femme saigne. Parfois ça fait mal au ventre, parfois pas. »

C’est NA-TU-REL. Ce n’est pas sale. On respire. Quiconque a une fille va certainement y être confronté.

Je ne m’imagine pas tellement lui parler de la cup, et lui montrer comment la plier. J’avoue qu’avec son niveau de motricité, au secours. Pis en cas de renversement, je vois arriver le sketch, déjà qu’elle hurle quand le chat ronronne…

Ne grimacez pas, la cup, c’est la vie.

Bon, je me pose évidemment mille questions. J’ai trouvé une solution qui pourrait nous convenir, j’imagine qu’il va falloir commander des trucs d’avance, et lui en parler un peu. Elle a écouté l’explication, mais c’est resté bien abstrait pour elle…

Dans la suite logique, se posera la question du maquillage et de l’épilation. Elle a voulu tester en douce mon épilateur une fois, elle n’y est pas revenue. J’ai eu une discussion éclairée ce week-end sur ce thème là, et cela me fait réfléchir. Estime de soi tout ça…Mais est-ce que cela passe par la traque du poil ? Je ne sais pas. Cela va passer par un certain mimétisme, et là forcément, je joue un rôle primordial. Elle risque donc évidemment de couiner une fois ou l’autre…

Enfin, et je vous connais, vous allez tomber de vos chaises, mais elle aura un jour l’âge de faire l’amour. Et se posera naturellement la question d’aborder le désir et la contraception, parce que le consentement c’est déjà fait. Alors là, j’avoue que j’ai l’impression d’avoir des siècles avant d’y voir arriver, l’âge moyen du premier rapport sexuel en France étant de 17.6 ans mais bon, comme c’est une moyenne, je préfère m’y prendre un peu trop tôt pour réfléchir. Il parait que le film « Mon amoureux »

Films et documentaires

est très bien fait et pousse à la réflexion. Il fait partie de mes pistes de travail sur moi-même. Evidemment que personne n’a envie d’envisager la sexualité de son enfant. (et son épilation non plus! ) mais il est également évident que nous avons une responsabilité particulière d’information, et encore plus avec nos jeunes touchés par le handicap. Ils ont le droit comme tout le monde.

Alors, bon je vais déjà aller m’occuper de trouver des culottes de règles taille 12 ans, et je réfléchirai au reste ensuite, mais ça mérite de se poser la question, non ?

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Work in progress

Le changement, les bouleversements, ennemi numéro un des personnes fragiles.

Et dans les personnes fragiles, j’ai longuement rangé mon Rayond’soleil.

Handicap mental, retard de développement, déficience intellectuelle.

Autant de mots qui me permettaient raisonnablement d’angoisser à l’idée de modifier son quotidien, d’autant qu’elle m’a souvent donné des raisons de ne pas la bousculer.

Mais Rayond’soleil est une petite fille étonnante et épatante, et elle n’a de cesse de me surprendre. Je crois d’ailleurs que c’est son but dans la vie, voyez.

Au cours du dernier mois, j’ai évoqué à plusieurs reprises des chamboulements dans ma vie, et donc dans la sienne.

Je ne vais pas m’étendre dessus, mais à part l’école, tout a changé pour elle.

Et j’ai eu peur, une peur incroyable que cela entrave les progrès, déjà stagnants depuis quelques mois de ma précieuse petite perle rare.

Il faut avouer que la maîtresse m’avait déjà alertée sur une petite baisse de régime. Elle a toujours avancé par paliers, avec des périodes de recul.

Alors que je m’apprêtais à prendre de multiples décisions l’impactant, j’ai eu quelques crampes au ventre, je dois bien l’avouer. Ne lisant pas l’avenir dans le marc de café, je ne pouvais envisager comment les choses tourneraient, d’un point de vue déjà logistique, mais aussi émotionnel, pour elle comme pour moi.

Difficile pour l’être humain d’amorcer le changement. Je me suis transformée au cours du dernier mois, comme un reboot, comme une mise à jour en profondeur, et j’ai entraîné les enfants avec moi, je n’en avais pas le choix.

Evidemment, j’ai souhaité la mutation, les mutations, mais elles n’en ont pas été moins culpabilisantes par moment.

Rayond’soleil… Solaire, puissante. Du haut de ses 10 ans elle a retourné tout le monde. A l’unanimité, le bouleversement de sa vie lui a été bénéfique.

Brusquement, elle a saisi sa chance elle aussi. Elle exprime ses émotions, évidemment. Mais elle a décidé de profiter du courant pour surfer sur la vague. Elle a tellement grandi et progressé qu’elle en est bluffante.

Elle n’a presque plus besoin d’aide dans les gestes du quotidien. Elle prend beaucoup plus de temps que lorsqu’il fallait l’aider, mais le fait de redescendre la pression sur les horaires que je pouvais lui imposer lui a été extrêmement bénéfique. Perdre 5 minutes tous les jours lui fera sûrement gagner bien plus que je ne l’aurai imaginé, et personne n’est mort pour l’instant pour les matins où nous nous sommes retrouvés @larrache.com !

Lâcher prise est une clef importante pour que je puisse l’aider à se développer et à voler de ses propres ailes. Et c’est aujourd’hui une possibilité nouvelle qui s’offre à nous.

L’autonomie est le nerf de la guerre, mais la gestion des émotions a toujours pris beaucoup de place. J’avais une fillette qui faisait de grosses colères, déchargeant l’angoisse, notamment à l’heure redoutable et redoutée d’aller au lit. J’ai aujourd’hui une presque pré-ado qui sait me dire qu’elle a un chagrin, qu’elle est pas bien, avec parfois des trémolos dans la voix, mais qui ne part presque plus jamais en crise.

A l’école, tout le monde s’accorde sur de réelles avancées au cours du mois écoulé. J’avais demandé à ce qu’elle soit vue par la psychologue, et cette dernière m’a confirmé ce que je ressentais profondément : elle va étonnamment bien. Elle n’encaisse absolument pas, elle en prend son parti et se saisit de tout le positif. Rayond’soleil est donc en mode Hakuna matata : aucun souci, philosophie. Ok, d’accord, qu’il en soit ainsi.

Evidemment, je la veille, je reste en hyper vigilance, comment cela pourrait-il en être autrement ? Je suis une mère, une maman louve en plus, et je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour mes petits, surtout ceux que j’ai si longtemps considérés comme « fragiles »…

Alors, depuis un mois, pas une photo de portage récente, parce que je ne souhaite pas encourager ça chez elle. Elle est grande, elle le dit si souvent…Je ne veux pas qu’elle se croit petite. J’ai profité du courant moi aussi pour surfer sur la nouveauté et la laisser s’envoler….

En conclusion, osez, osez en restant alertes mais osez. Ne vous privez pas de vie parce que la crainte vous dirige, libérez vous de vos chaînes et choisissez d’avancer, parce que le chemin est beau même quand il est ardu, parce que vos enfants sauront vous montrer si c’est supportables pour eux, et que vous pourriez être surpris par le bonheur….

bébé

10 ans entre cette photo et aujourd’hui. 10 ans d’évolution, de chagrins et surtout de joies simples ! Elle est loin cette bébé là !

 

 

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#portrait du jour…50

F a 45 ans. On se rencontre dans le cadre du travail, au tout début de ma reconversion. Il dirige une structure, qui emploie deux de mes petits protégés.
Quand j’arrive au rendez-vous, ni l’un ni l’autre ne sont là, et je me sens contrariée, et intimidée aussi. Mais il est gentil, et parle avec une voix tellement posée et basse, que cela me nécessite une attention particulière et redonne un peu de douceur à mon humeur. Bizarrement, il me met rapidement en confiance, et j’oublie que je ne suis qu’une débutante face à un directeur, qui maîtrise bien mieux son sujet que moi.
Le milieu est un petit milieu, et nous nous reverrons, forcément, de manière plus ou moins régulière. Il fait partie des gens du microcosme que j’apprécie. J’aime à échanger avec lui.
F parle toujours doucement. J’imagine que cela met en confiance les naufragés de la vie qui arrivent chez lui pour trouver un emploi. Il garde sur le visage un demi sourire engageant à la confession, ou du moins à la conversation. On ressent le respect et l’affection que lui témoignent ses salariés, et qu’il leur rend bien. Humanité, humanisme.
Au fil des accompagnements, il embauchera S dont je ne vous ai pas encore parlé, et N, qui a fait l’objet du premier portrait.
Au travers de ces histoires de vie qui nous touchent tous les deux, je découvre un directeur investi, mais surtout un homme dont la sensibilité fait fortement écho à la mienne. Quand je lui apprends ce qui est arrivé à N (cf portrait n°1), et que nous n’avions su voir ni l’un ni l’autre, il mêle sa culpabilité à mes remords. Touchés, comme si nous étions responsables de toute la misère du monde, malheureux de n’avoir rien vu venir, et d’avoir été incapables de l’accompagner… Bousculée comme dans une tempête, c’est vers lui que je me tourne pour partager mes émotions, mon impuissance.
F aime les gens. Il les observe de loin, un peu en retrait et comme fasciné par leur capacité à s’adapter à leur environnement. Il écoute, avec une attention aiguisée, ce qui se dit autour de lui, et aussi ce qui ne se dit pas. Il décode, déchiffre et ressent l’Autre. Il s’imprègne et retient chaque détail qui pourrait être utile à son interlocuteur, plus tard, quand celui-là sera en capacité d’analyser et d’avancer. On sent dans ses écrits la prévenance qu’il éprouve pour les personnes qui l’entourent, quelles qu’elles soient. F écrit, plutôt bien, et parle de ces parcours chaotiques, qu’il croise régulièrement au détours d’une embauche ou d’une amitié.
A une époque où les valeurs de partage et de bienveillance sont malmenées et observées d’un œil bien critique, F a pris le parti d’être une personne gentille. Le cœur sur la main, les étoiles dans les yeux, il entre en empathie avec tous ceux qu’il croise, même s’ils ne font ni pas vers lui, ni compromis. Il plie, se courbe et garde de douces attentions pour eux, se remémorant les meilleurs souvenirs partagés, ou l’objectif qu’il s’est fixé.Je l’admire souvent pour cette capacité à ne jamais râler, tout en se laissant atteindre malgré tout. C’est rare un homme qui ne rougit pas de laisser briller ses yeux quand il est touché, quand les émotions débordent. Il a vécu ses propres drames, des blessures à jamais ouvertes qu’il ne tente pas de cacher. Pour réussir à faire de ses faiblesses une vraie force, il les assume, les porte, et tente de les remplir avec de belles choses. Il est ému par un son, par une image, par une attention. Il le dit, le montre, avec la simplicité et l’enthousiasme que seuls les grands enfants ont su garder.F est le genre d’homme à danser dans sa cuisine, à chanter dans sa voiture, à courir sous la pluie et à dessiner des fleurs à la craie sur le goudron. Il est du genre à aider le pauvre, et le moins pauvre. A pardonner les erreurs de ses salariés, et celles de ses amis. Il est du genre à prendre une décision de dernière minute, parce qu’elle donnera le sourire à quelqu’un, et à renoncer à une autre, pour éviter des larmes inutiles.Il a cette vision du monde et de ses habitants que je partage. Il y a du beau en chaque lieu, en chaque personne, il suffit de vouloir le voir.
« On rencontre beaucoup de visages dans le monde, mais certains dans eux pénètrent dans notre esprit presque à notre insu. Ce n’est pas à cause de leur beauté qu’ils s’imposent à nous mais plutôt à cause d’une autre qualité. Dans la plupart des visages, la nature humaine ne transparaît pas, mais il s’en trouve cependant où cette qualité mystérieuse, intérieure, se manifeste spontanément. Alors ce visage-là se fait remarquer entre mille autres et s’imprime tout à coup dans l’esprit. » (Rabindranath Tagore).
Je crois que c’est exactement ce qui frappe chez F. L’humanité. L’Humanisme. Et cette capacité à apprécier chaque instant offert par la vie, à s’en émerveiller comme un enfant, à sublimer les mauvais moments pour les transformer en quelque chose d’acceptable, à profiter des bons comme s’ils étaient un cadeau surprise et à se laisser surprendre, par les belles rencontres, par une attention, par un geste doux et tendre, par un visage, par un mot, par tout ce qui fait que la vie est vie, que le monde est monde…

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#portrait du jour…49

S je le rencontre il y a peu de temps, lors d’une session de recrutement.

Il fait bonne impression, on sent qu’il a envie, même si il est plutôt du genre à être très empêché.

Je lis le dossier envoyé par son conseiller. Addiction en voie de traitement, si tant est que les addictions puissent se traiter, handicap, séparation.

La totale, ou presque.

S est petit, et comme il se tasse sur la chaise, il parait minuscule, et sa posture reste celle d’un enfant. Il regarde principalement ses mains, ou ses pieds, mais rarement les gens (mon collègue et moi-même) qui sont en face de lui.

Il s’agite quand on évoque son parcours de vie. C’est difficile, et on sent qu’il est mort de peur.

C’est de l’insertion, chacun a sa chance, et si nous ne le prenons pas, je me demande bien qui le fera. La main que nous lui tendons sera peut-être salvatrice pour lui. C’est de l’insertion, c’est notre job d’essayer.

Nous avons l’impression que l’addiction est derrière lui, que le pire est passé, qu’il accepte bien son handicap, en tous les cas qu’il vit avec. Déficience visuelle, mais il y a déjà des adaptations pour ça là où nous le recrutons, alors pourquoi ne pas tenter.

S commence donc un lundi, comme toute l’équipe, sur un support tout neuf qui va lui coller une trouille bleue.

Petite équipe et bel esprit en ce début de parcours. Et pourtant, rapidement son mal-être va devenir palpable. Alors que j’interviens pour la première fois sur l’accompagnement moins d’une semaine après, il m’annonce qu’il ne souhaite pas rester.

J’essaie de le convaincre, mais il avoue avoir envie de boire chaque jour, tant le stress est élevé. Il passe une heure avec moi, le visage baissé sur ses mains qu’il pétrit sans relâche.

Il me parle un peu de sa vie, de son homosexualité jamais vraiment avouée, jamais vraiment acceptée. Je me dis intérieurement qu’il cumule un peu. L’homosexualité n’est pas grave, n’est pas un frein ni une malédiction, et pourtant il la vit comme telle. C’est une réelle douleur. Pourtant il partage la vie d’un homme depuis longtemps, mais rien à faire, il n’assume tellement pas qu’ils ne vivent pas ensemble malgré les 10 ans d’amour qui les unissent…

Il continue de se livrer, encouragé par les silences qui lui laissent de la place.

Il finira aveugle, la maladie qui atteint ses yeux est irréversible et dégénérative. Il le sait, et ça non plus, il ne l’accepte pas du tout. C’est pour lui une souffrance de me l’évoquer. Ses mains se remettent à trembler, il a un pauvre sourire. J’ai toujours aimé cette expression: « un pauvre sourire ». C’est celui qui tente en vain de cacher le chagrin, les frustrations. Ce n’est pas un sourire au rabais, bien au contraire, c’est celui qui est mû par l’effort incroyable que fait l’humain pour masquer aux autres ce qui l’anime vraiment.

S est sous traitement pour ses addictions, mais elles ne sont pas maîtrisées. De son propre aveu, elles ne l’ont jamais été et ne le seront jamais vraiment…Les médicaments qu’il prend pour les endiguer le rendent parfois plus malade qu’une bonne cuite, il se sent perdu. C’est comme une ligue contre lui, contre la volonté qu’il a de s’en sortir même un peu.

S a quitté son poste malgré nos efforts pour le retenir, pour le rassurer, pour le raccrocher.

Des parcours de vie accidentés, il y en a d’autres dans l’équipe qu’il laisse derrière lui. Mais il se mettait en danger.

C’est de l’insertion, et on se devait d’essayer de lui laisser une chance, mais surtout pas d’insister au risque de le mettre encore plus en difficulté qu’il ne l’était. Accepter nos limites et nos erreurs de jugement fait aussi partie du métier !

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#portrait du jour…48

K est déjà un presque jeune homme.

Il est fort, il est jeune, il est beau mais il ne sent pas le sable chaud…

Du haut de son adolescence, il est une leçon à lui tout seul. Doux et gentil, il a su traverser quelques épreuves de vie déjà bien difficiles.

Il a connu la violence, sous des formes diverses, et l’a renversée sans jamais y répondre par une nouvelle violence. Il a su s’affirmer, se positionner malgré son très jeune âge. Il a du dénoncer, raconter, le regard décidé de celui qui a vécu des choses, et qui ne les inventent pas. Avec sa voix claire de petit garçon, ses mains potelées juste sorties de la toute petite enfance, il a grandi d’un seul coup, comme ça, sans prévenir.

Il a connu des joies intenses comme tous les enfants, comme seuls les enfants d’ailleurs savent les vivre et les apprécier. Il a ri à gorge déployée, il a salué des progrès, il a tapé dans ses mains et il est tombé de vélo. Il s’est écorché les genoux et les coudes, il est remonté autant de fois qu’il avait pu choir, il a fait des plongeons même si ça chatouille le ventre, il a appris 1000 sports.

Il a connu le bonheur d’être l’aîné, et la déception de ne pas pouvoir jouer au ballon de suite avec ce bébé tout neuf, ni même avec celui d’après.

Il a connu la différence et l’art de vivre avec, de s’y faire ou de ne pas s’y faire. Il l’a toujours connue, ou presque, et il l’a toujours intégrée comme classique.

K a une petite sœur handicapée, et c’est sa force. Il était un fraternant dans l’âme. L’envie de couver, l’envie de câliner, le besoin d’aimer et de protéger. Il a su trouver son équilibre auprès de cette petite fille fragile, et chétive. Il a grandi avec à l’esprit qu’on peut être famille à part et heureuse quand même.

K grandit, et il s’investit de son mieux auprès des autres.

Avec sa sœur, il reste un grand frère farceur et facétieux, mais il sait aussi l’aider et la tirer vers le haut, avec un naturel désarmant, avec le cœur sur la main.

Avec son frère, il est celui qui montre le chemin, la voie à suivre, sans jamais trop s’éloigner de la justesse, et de la justice. Il joue, ronchonne, chamaille, mais est un réel aimant…

Avec les autres, tous les autres, il est gentil. Vraiment. Solidaire, empathique, et investi. Il aide les copains d’école et encourage ceux du sport, avec sincérité.

Il est engagé dans une association et même si c’est celle de sa mère, je trouve que c’est une belle preuve que l’humanité peut se décider tout petit…Il fait ce qu’il peut avec sa timidité naturelle et son envie de faire quelque chose. Il a appris des compétences pour pouvoir être utile, il se donne, il donne de son temps, il ne rechigne presque jamais.

Il grandit cet enfant, et il devient un jeune homme. Il devient plus grand que sa mère, tant physiquement qu’émotionnellement et c’est tellement beau que je ne pouvais pas le garder pour moi.

Bien évidemment, il râle parfois, fait l’intéressant, souvent, mais il est spontané, terriblement humain et il est de très bonne volonté. C’est déjà quelqu’un de bien, et il est encore si petit…

Bien évidemment, vous avez reconnu mon Calme de Lune, posé, lumineux, qui prend les photos, porte les sacs, m’accompagne partout malgré l’adolescence. Vous aurez reconnu ce grand garçon qui me suit sur chaque formation, chaque atelier, chaque rencontre. Qui fait de son mieux pour être à la hauteur de ses propres défis.

Ce jeune homme que j’aime de tout mon cœur et admire de toutes mes forces….