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#portrait du jour..31

Il s’appelle D.

Je le rencontre dans l’une de ces réunions d’information pour les bénéficiaires du RSA.

Bénéficiaire, rien que le mot me file l’envie de vomir ! Alors quand il s’agit de leur détailler leurs droits et devoirs, j’avoue que je me sens très vite mal à l’aise.

Ce jour-là, il y a deux réunions coup sur coup. Et ce qui me marque, c’est l’âge des personnes convoquées. Qu’elles sont jeunes. Si jeunes… Ça me fait mal au ventre.

Alors bon, je ne suis pas toute seule, il faut assurer la réunion. J’écoute d’une oreille mes collègues dérouler le blabla habituel. « Recherche d’emploi, présence au rendez-vous, sanction » blabla.

Je les regarde, intensément. Chacun leur tour. Cette mère avec un bébé de deux mois tout juste, qu’elle allaite discrètement sous son écharpe, cette autre enceinte jusqu’aux yeux, belle et rebelle. Que font-elle là ?

Au milieu des autres, je repère D. Au delà de la saleté, c’est son regard qui m’interpelle.

Il a une moue maussade, n’a pas retiré sa casquette, ni son blouson, qu’il serre d’une main contre son torse. Mais ses yeux disent autre chose. Son attitude trahit une colère sourde, et ses yeux un profond désespoir.

Je sais que c’est à lui que j’irai parler à la fin de la réunion, vers lui que j’irai semer une graine et tenter de rendre un peu d’humanité.

C’est vrai qu’il est sale, il a des traînées noires sur son visage. Son blouson est troué et il sent le tabac froid. Ses dents sont jaunies et ses ongles rongés donnent l’impression qu’il a fait de la mécanique.

Et il me touche en plein cœur, sans que je ne puisse me l’expliquer.

Il est sur la défensive quand je m’assois en face de lui. « Des obligations ? Mais gardez les vos 300 balles, pour ce que j’en ferais… ». J’ai envie de le prendre dans mes bras, et de lui dire que ça va aller. Mais ça n’ira pas. Bien sûr que ça n’ira pas. Je ne vais pas lui mentir, je ne vais pas ajouter ça à la charge qu’il porte déjà sur ses épaules. Pour quoi faire, pour lui faire subir quelle autre plaie ? Pour lui montrer que tous les humains sont peureux, pourris et dégueulasses ?

Alors, doucement, je lui ai demandé de me raconter. Racontez-moi, et prenez votre temps. Il y a des solutions, des aménagements, des aides.

Et il m’a raconté. D, il a 29 ans, il est joli garçon sous sa barbe. Ses yeux sont immenses, tristes, enfantins, et d’un bleu azur très profond.

Il avait tout pour lui. Il était le second d’un chef étoilé de la région, un bon poste pour un jeune sorti de l’école. Il gagnait plutôt bien sa vie. Il avait une copine, magnifique, intelligente, et drôle. Je vois le voile passer sur son visage. Il me parle d’elle, beaucoup, et plus il en parle, plus il s’assombrit. Il avait des projets, mille. Un mariage, un bébé, une maison. Et elle est partie.

Il est resté seul dans leur appartement devenu trop grand, à chercher son odeur dans chaque recoin. Elle lui a tout laissé, les meubles, le loyer. Il s’est englué dans son chagrin. Il n’arrivait plus à quitter leur nid, il ne pouvait plus se séparer de tout ce qui lui rappelait leur amour perdu. Le miroir de la salle de bain dans lequel elle se maquillait en plissant les yeux, leur cuisine dans laquelle ils se mijotaient des bons petits plats quand il ne travaillait pas, le canapé qui avait abrité leur passion pour les séries, la chambre qui avait été le témoin de leurs ébats. Pendant des semaines, il n’a pas changé les draps. Quand il a compris qu’elle ne reviendrait pas, il s’est refusé à tout changement. Les draps, les serviettes de la salle de bain, le torchon de l’évier…

D’un seul coup, tout lui est apparu comme insurmontable. Il n’est plus allé travailler, et malgré la compréhension de son patron et ses appels répétés, il a fini par lâcher la rampe. Juste, il ne pouvait plus avancer. Plus du tout. Incapable de sortir, il a perdu 10 kilos et au moins autant d’amis. Bientôt, plus personne ne s’est rappelé qu’il existait.

Comme il avait démissionné, il n’a pas eu d’allocation chômage. Comme il n’avait pas d’argent, il n’a pas pu payer le loyer. Il a donc été expulsé, un jour de juillet. Depuis il marche. Il marche toute la journée, il cherche l’ombre quand il fait chaud, et quand il fait froid, il cherche un abri.

Parfois il dort dans un centre, s’il a réussi à joindre les lignes saturées du 115 assez tôt. Il se refuse à mendier, alors il marche.

Vous l’avez sûrement déjà croisé sans faire attention. Vous l’avez sûrement déjà croisé sans lui jeter un regard, sans percevoir le désespoir qui l’habite.

Il s’en fout de ses obligations, parce qu’il doit déjà traverser la ville à pied pour relever son courrier. Il voudrait déjà savoir où il va dormir le soir. Pas de logement, pas de boulot, c’est le cycle infernal. Il a vendu sa voiture, pour payer une partie de ses dettes. Tout se complique. Alors les convocations qu’on pourrait lui envoyer sont le cadet de ses soucis.

Il ne boit pas, il fume de temps en temps quand quelqu’un lui donne une cigarette. Il n’a pas de bien hormis son téléphone, qu’il ne lâche pas une seconde, il n’a pas de chien. Il a le menton haut, fier, mais ses yeux…

Les yeux de D me poursuivent depuis des mois. Je pense à lui à chaque fois qu’il fait froid, qu’il pleut, que je me sens triste, que je me dis que le monde ne tourne pas rond. Il m’a bouleversée, totalement. Je me demande où sont ses parents, s’il a des frères et soeurs, comment il se fait que personne ne lui ait tendu la main quand il a coulé.

La tristesse dans son regard de trentenaire m’a émue au delà du professionnel même si je ne lui ai rien montré. Comme toujours, j’ai gardé une distance raisonnable, je l’ai guidé vers la meilleure solution pour lui. J’ai enchaîné sur une seconde réunion presqu’aussi horrible.

Et je suis remontée dans ma voiture. Et j’ai laissé les larmes couler sur mes joues. Pas par pitié, mais parce que la vie est tellement injuste, qu’elle a si vite basculé, qu’un chagrin qui aurait dû être passager s’est envenimé parce que personne n’a eu l’idée de prendre soin de lui, parce que le monde est devenu tellement égoïste…

 

 

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#portrait du jour…30

Elle s’appelle C.

Je ne suis pas sûre de réussir à bien la décrire, je me sens tellement intimidée. Comme une fillette.

C, je la rencontre il y a quelques années au parc. C’est l’endroit où les mamans se sentent en sécurité, où elles se disent qu’elles pourront discuter. C’est ici que je la rencontre vraiment, parce que nous nous sommes déjà croisées dans un tiers-lieu et j’avais eu envie d’approfondir la discussion.

Elle est la zénitude incarnée. C’est une chaude journée, et son bébé de quelques semaines, est posé presque nu sur une couverture au sol. Ses aînés jouent autour, quand je déboule avec ma propre tribu pour le picnic.

Je crois me souvenir que nous nous étions dit que nous parlerions portage. Je crois, mais je n’en suis plus tout à fait certaine.

Rayond’soleil squatte direct la couverture, et moi, je passe des heures entières à angoisser que mon Avalanche n’écrase le bébé. Il va bien entendu jouer de mon stress pour me faire tourner en bourrique, le roi de la brèche, les sens toujours aiguisés… Avalanche a un sens du relationnel particulier et j’ai longtemps été terrifiée à l’idée d’être vue comme une mauvaise mère, parce que j’avais un petit garçon au verbe haut et à la main légère…

C…Elle est forte et fragile. Sa tête est rasée, et elle a un sourire franc, large, celui qui découvre toutes les dents. Elle parle fort, mais elle ne crie pas. Elle fait toujours attention à ce qu’elle dit. Elle emmène les choses doucement, elle veut que son interlocuteur soit prêt.

Elle est la bienveillance incarnée. Elle ne juge jamais personne. C’est admirable. Je ne l’ai jamais entendue dire quelque chose de négatif sur quelqu’un. Elle a toujours une chose spéciale à se rappeler sur les gens qu’elle croise, et un mot gentil et valorisant à leur dire.

C est une entrepreneuse. C’est dans son sang, dans ses veines. Elle a récemment monté des ateliers pour favoriser la communication entre les parents et les enfants. Je bade. Si je me compare à sa façon d’aborder les enfants, je me sens comme une mère en carton.

Elle ne se contente pas d’être bienveillante. Elle pose SES limites. Elle les exprime, parfois même avec ferveur. Elle  considère les enfants responsables de leurs propres actes, sans les culpabiliser. Je bade (bis).

C a aussi été à l’initiative de cercles de femmes. Et quand elle est partie vivre loin de nous, j’ai écouté la gratitude.

LA GRATITUDE. Pure et brute. Ces femmes étaient pour certaines simplement venues la remercier pour son travail. Elle a souri toute la soirée, de ce sourire qui découvre toutes les dents. Et elle a serré les gens contre son cœur en murmurant des mots personnels pour chacune des personnes présentes. Pas des phrases toutes faites ni des bateaux. Des choses douces, qui allaient droit au cœur.

C elle a su faire de ses blessures d’enfant ses forces d’adultes, et de les partager, parce que les forces ne se divisent jamais, elles se multiplient quand on veut les prêter. Quand j’ai dit qu’elle me manquerait, elle m’a répondu que le temps et la distance n’existent pas.

Elle a raison. Je sais pourtant que son arrivée n’a pas été simple pour elle, mais rapidement, le temps et la distance ont disparu pour ne laisser que l’amour, puissant et inconditionnel rallier son cœur et ceux des gens qui l’aiment ici. Elle vous dirait que des puissances supérieures veillent sur elle.

Je continue de croire qu’elle est une luciole elle aussi, un être de lumière, envoyée ici pour nous guider sur les traces d’un monde meilleur. Un monde dans lequel chacun traite son voisin avec respect, voit dans ses défauts des douleurs à guérir, dans ses manquements des blessures héritées du passé.

Un monde dans lequel la hiérarchie entre humains n’a pas lieu d’être, dans lequel les enfants peuvent s’exprimer et être bien traités, dans lequel chacun lutte contre les inégalités ou les inéquités (je vous laisse la charge de faire la différence, elle vous appartient), dans lequel on se réjouit de la réussite d’autrui, dans lequel on espère toujours le meilleur pour les autres…

Bref, C je l’admire, et même pas en secret, parce que je lui ai déjà dit. Elle m’a beaucoup guidée, beaucoup sans même parler parfois, juste avec son sourire, franc qui découvre toutes ses dents…

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#portrait du jour…29

D a presque 60 ans.

Elle a vécu une vie de drames.

Haïti et ses horreurs d’abord. Elle a vécu le séisme comme si elle y était, puisqu’elle y était. Elle a survécu, c’est déjà un miracle. Ses enfants aussi.

Quand elle est partie pour la Guadeloupe, à cause des conditions sanitaires désastreuses, et de la catastrophe humanitaire qui se préparait, ses enfants ne l’ont pas suivie. Elle pensait revenir. Elle n’est pas revenue.

Elle ne les a vus qu’une fois, les liaisons téléphoniques sont mauvaises. Elle en crève.

La Guadeloupe, le chômage, la pauvreté. Elle vient seule en métropole pour trouver du travail, et gagner de quoi acheter un billet d’avion à son mari malade. Elle est persuadée d’avoir sa chance, ici.

C’est comme ça que D atterrit dans mon bureau. Elle comprend mal le français, elle est complètement perdue. Hébergée chez une pseudo amie de la famille, je comprends vite qu’il y a un loup, et qu’elle y est complètement abusée.

Elle fait le ménage pour remercier du matelas posé au sol qu’on lui laisse occuper la nuit. Elle n’a pas le droit de laver son linge, pas le droit de prendre une douche. On lui réclame le peu d’argent que son mari lui envoie.

La rage me serre le ventre quand elle raconte. Je tente un apaisement, et lui suggère d’aller chercher des colis dans les associations caritatives pour participer aux frais de bouche du foyer.

J’apprends par la suite qu’ils lui prennent, et la rationne. Rage bis.

Elles sont 4 comme elle à être hébergées par cette famille, à se partager une seule et unique chambre dans le  T3 d’une famille de 8….

Quand la femme est violente verbalement, et parfois physiquement, le mari tente d’imposer ses charmes. Nausée.

Je m’inquiète pour D. Elle n’a aucun revenu. Je remue le ciel, la terre et tous les rouages administratifs possibles. Que ceux qui pensent que c’est impossible ne dérangent pas ceux qui essaient. Je me bats, parce que ça me brise de savoir que des gens quelque part vivent ce qu’elle doit vivre.

Elle fuit pour une autre « amie » qui se paye grassement aussi. Elle est malade, je crois que la dépression gagne du terrain lorsqu’elle part dans ce nouvel appartement. Je le vois à ses yeux qui s’éteignent, et au fait qu’elle ne comprend plus que rarement ce que je lui dis.

Elle va finir à la rue. Presque 60 ans, malade chronique, et chaque matin à faire le 115 pour avoir un lit le soir. Ce qu’elle redoutait le plus lui arrive. Elle promène sa maigre valise partout avec elle.

Elle bosse un peu pourtant. Elle bosse un peu, et elle dort dans un dortoir. L’injustice de la situation est déroutante. Abjecte. Absurde.

Janvier en Auvergne, il fait très froid. Mais l’assistante sociale du 115 me dit qu’elle n’est pas sûre de pouvoir la sécuriser à cause d’un festival qui empêche la réquisition de chambres d’hôtel. Je prends la réalité sociétale en pleine face. D va peut-être dormir dehors, sous un porche, parce qu’il y a un festival. C’est tellement triste que je prends le fou rire. Nous rions toutes les 3 dans le bureau de l’assistante sociale, nous rions de la situation parce que parfois, le rire est la seule chose qui nous maintient dans la réalité et dans la vie.

D est tombée malade, et elle a passé 15 jours à l’hôpital, où on l’a bien nourrie, bien réchauffée et bien retapée. 15 jours de sécurité matérielle, à dormir avec une seule voisine, qui ne délirait pas la nuit, et ne mettait pas de coup dans son matelas. Presque une suite de luxe dans un 4 étoiles pour elle.

A peine sortie, elle est revenue dire qu’elle était disponible pour travailler…D est retapée, elle recommence à y croire, alors moi aussi…

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#portrait du jour 28

Elle porte toujours ses lunettes de soleil. Ça lui donne un air de star hollywoodienne.

Elle vous dirait que c’est pour cacher ses yeux, ses rides, ses cernes, dans un rire de gorge insouciant. V a la quarantaine tonique. Elle bouge tout le temps. Comme mue par une force irrésistible, elle ne se pose jamais.

Elle sent la vanille et fume cigarette sur cigarette. Toute la journée, elle fume. Elle fume dehors, elle fume dedans même si c’est interdit.

Elle s’en moque, elle a la rébellion chevillée au corps. Elle se cache derrière ses lunettes et ses boucles blondes. Elle est longue, fine, élancée…Elle a un corps d’adolescente.

V est à la tête d’une association d’aide aux victimes d’abus sexuels. Toute la journée, avec une psychologue, elle reçoit des personnes, souvent des femmes, qui ont subi des agressions de différentes natures.

Quand on lui demande pourquoi elle les écoute, elle répond avec son rire qui ressemble à une cascade qu’elle ne voit pas comment faire autrement.

Elle connait  toutes les personnes qui viennent ici. Par leur prénom, par leurs histoires. Le lieu est anonyme aussi longtemps que les « invités » souhaitent le rester. Elle a installé un coin canapé, un coin cuisine. Chacun est libre de prendre la place qu’il souhaite.

Elle ne force pas la parole. Elle ne pose pas de question. On vient quand on veut, on y dit ce qu’on peut, ce qui veut bien sorti. Elle est douce, patiente. Elle fournit les cigarettes en haussant les épaules.

Elle met toujours un fond de musique rock. C’est décalé, c’est apaisant.

Elle dit qu’elle s’attache surtout à ce que les femmes et les hommes qu’elle reçoit ne se sentent obligés de rien. Et qu’à la fin, ils soient tous convaincus de ne pas être coupables.

Que la tenue n’est pas importante, qu’on peut dire oui, et changer d’avis, que c’est la faute de l’adulte quand elle parle à un enfant, que ce n’est pas parce que vous êtes mariés qu’il a un droit de cuissage, que ce n’est pas parce que vous êtes homo que vous êtes d’accord, que l’alcool n’est pas une excuse…Elle démonte toutes les théories, tous les vieux réflexes nauséabonds d’une société patriarcale. 

Son credo à V, c’est que le viol est toujours la faute du violeur. Toujours. Il n’y a aucune autre responsabilité.

Je la rencontre bien avant « Balance ton porc » et « mee too ». Personne ne l’accusera de féminisme, elle a presque de la chance.

L’espace de paroles qu’elle offre est totalement gratuit. Lentement, les personnes se livrent. Je me demande comment elle peut entendre tout ce qu’elle entend sans perdre la foi en l’être humain. Elle sourit, encore. Elle dit que ce qui lui donne la foi, c’est les têtes redressées des personnes qui quittent l’association. C’est la honte enfin lavée. C’est la confiance en soi retrouvée. C’est la poursuite de la vie, même si.

V a vécu des épreuves qui l’ont emmenée ici, mais elle ne souhaite plus en parler. Elle n’a plus mal, elle ne se sent plus sale, elle n’est pas une victime, c’est du passé. Un passé dont elle a tiré des failles et des forces, un passé qu’elle met au service des autres. Elle a suivi une formation en psychologie traumatique, elle a trouvé des financements (ah l’argent, le nerf de la guerre), elle a recruté une psychologue, parce qu’à deux on est plus fortes.

Elle voit les transformations chez les personnes qu’elle accueille. Elle sent quand le moment vient de transmettre le flambeau. Elle a des contacts avec les forces de l’ordre, celles qui écouteront avec bienveillance, sans remettre la parole si difficile en question. Elle a les numéros d’avocats qui défendront ses protégés avec l’énergie du désespoir.

Elle est un passeur de lumière, quand l’ombre aurait pu l’engloutir elle aussi….

Merci…

 

 

 

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#portrait du jour…27

Il a tout quitté il y a à peine 6 mois. Tout quitté pour la seconde fois.

Il avait fui les combats sanglants, la torture, les meurtres.

Comme dirait Elie Kakou, il est parti une main devant une main derrière. Il n’avait rien, il est arrivé sans même des chaussures.

Il me raconte la traversée en canot pneumatique, la peur chevillée au corps, l’odeur de la mort qui rôde partout autour d’eux. Les cris, les pleurs, les plaies qui s’infectent, l’eau salée partout autour d’eux, il a bien cru qu’ils n’arriveraient jamais. Il a conscience d’être un miraculé.

Son arrivée en Italie est plutôt positive. Il y travaille un temps, puis reprend son chemin, direction Calais, pour passer en Angleterre. Il connait la jungle de Calais, les expulsions, les jets de pierre, la colère des routiers. Il réussi à passer, moyennement une somme exorbitante.

Pourquoi est-il dans mon bureau s’il a touché on rêve du doigt il y a presque deux ans ?

Il parle couramment arabe, perse, italien et anglais. Il a tellement d’expériences sur son CV qu’il est hyper employable.

Il est dans mon bureau parce qu’il est rentré au pays. Des membres de sa famille l’ont appelé au secours, et il a fait le chemin inverse, pour aller les chercher. Il avait gagné de l’argent en travaillant en Europe. Il est reparti, abandonnant un appartement et un travail, pour tenter de sauver quelques membres de sa famille.

L’histoire est dramatique. Il arrive trop tard pour ses parents. Cruelle réalité. Il arrive trop tard, ils ont été tués par les bombes du régime. J’accuse, mais en-ai-je vraiment besoin ? Sommes-nous réellement aussi aveugles que nous voudrions bien le faire penser ?

Il repart son petit frère sous le bras. Deux hommes seuls, ça fait mauvais genre dans notre pays. Deux jeunes hommes venus en Europe, pour tenter de survivre. Ils n’ont que l’un pour l’autre. Le périple est long, semé d’embûches, de blessures, de pertes.

Le canot, encore. Mais l’Italie n’est pas accessible, et l’argent manque rapidement. Ils connaîtront les CADA* mais pas ensemble.

Il parle 4 langues, a trouvé un appartement, travaille en intérim et a financé lui-même des cours à l’université pour combler le vide, le manque laissé par les cours obligatoires dispensés par l’état. Il me montre ses cicatrices, en faisant de gros efforts pour me parler en Français, il y tient, même si on pourrait mieux se comprendre en Anglais.

Il me raconte son histoire, sa vie d’avant sans ciller. Il hésite longuement avant de se livrer à chaque fois, comme s’il avait peur que je flanche un peu. Mais à chaque fois qu’il dépose, je le vois repartir plus léger, je vois son sourire s’agrandir.

Il n’oubliera jamais les horreurs de la guerre, les exactions dont les hommes sont capables. Son témoignage est important, parce qu’il montre au monde ce qui existe tout à côté, à notre époque. Il crie ce qui leur arrive, mais il crie doucement, presqu’en silence. Presque, parce que quelqu’un veut bien l’écouter, et le raconter. Doucement, pour que vous puissiez l’entendre.

Il est venu seul, avec son frère, parce qu’on lui a pris sa femme. On lui a tout pris. Femme, maison. L’histoire est cruelle. Elle est réelle. Douloureuse. Et pourtant, A s’en sort, avec une pirouette, faisant un pied de nez à la vie.

Il a appris le Français en quelques mois, et me dit doucement qu’il ne veut pas rester manutentionnaire. Il ne repassera pas en Angleterre. Il imagine sa vie ici. Il veut évoluer, il sait faire mille choses. Mille. Et il ne veut pas être une petite main, il ne veut pas s’excuser d’être syrien.

Et je trouve qu’il a bien raison, non ?

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#portrait du jour…26

V a 56 ans. Elle ne sait pas trop qui elle est.

Elle ne vit plus depuis longtemps.

Elle a craqué il y a des années. Son mari est décédé, ses associés l’ont trompée, ses enfants ont connu des drames.

Le burn out s’est invité dans ce marasme. Elle n’a pas tenu bien longtemps. De deuil en deuil, elle est devenue une sorte de fantôme. Elle n’a plus rien à voir avec la femme qu’elle a pu être.

Elle était cheffe d’entreprise dans le BTP. Dans un monde d’hommes, elle avait réussi à faire sa place, à force de poigne et de combativité.

Puis le BTP a connu sa crise. Première marche de l’escalier vers l’enfer. Elle a dû s’associer.

La maladie de son mari, deuxième marche. La mort, comme une inéluctable évidence au bout d’un tunnel de souffrances.

Les associés en ont profité pour plus ou moins l’évincer, la boîte n’avait de toutes façons pas les reins assez solides. Arrivée à ce stade là de l’escalier, elle a commencé à chuter.

Dépression, pression. Elle a couvert financièrement les âneries de l’un de ses enfants, et a creusé son propre trou d’argent. Plaie d’argent n’est pas mortelle dit-on. Ou alors si, ça dépend.

Elle a tout vendu. Pris un appartement minuscule. Et commencé à souffrir physiquement.

Partout et tout le temps, elle a mal. Elle le ressent mais les examens ne montrent rien. Rien du tout.

Les médecins ont cherché longtemps. Au fond du trou, la vie a décidé de tenter de l’achever. Elle a perdu son petit fils, brutalement.

Des mois entiers pour essayer de s’en remettre. A grand coup d’antidépresseurs, de visites chez un psychiatre qui la prise pour une folle.

Et puis la vie qui continue, qui s’installe à nouveau, un bébé, une petite fille, puis une autre qui viennent ensoleiller ses journées.

Et la douleur, la douleur qui perdure, qui envahit tout son corps. Insidieusement d’abord. Elle sent ses membres se raidir un peu plus chaque matin.

Les médecins cherchent, elle passe une batterie d’examens, sans réponse. Un jour, le centre anti-douleur lui annonce une fibromyalgie.

Point.

Rien d’autre à mettre dessus. Des conseils d’hygiène de vie qu’elle n’arrivera jamais à tenir, parce qu’à la douleur, s’st mêlée la dépression et la déchéance. Elle prend un traitement si fort que plus rien ne l’atteint.

Elle a un homme dans sa vie, ou plutôt à côté de sa vie. Elle ne lui laisse pas de place, pas trop. Elle a tellement de dettes que même l’assistante sociale ne veut pas trop s’engager à l’aider. Nous montons le dossier de surendettement, elle n’a même plus peur.

Elle va être expulsée, elle a augmenté les doses de médicaments, en accord avec le psychiatre, et les doses d’alcool, en accord avec elle-même. Sa voiture est HS, et je me dis que ce n’est pas plus mal. Vu comme elle se déplace, entre douleurs et état second, il est plutôt raisonnable de la savoir prendre les transports en commun.

Quand elle ne pleure pas à grandes eaux, elle est complètement éteinte. Elle ne peut pas travailler le matin parce qu’elle n’arrive pas à se lever. Et le soir, j’ai peur que ce soit compliqué aussi.

J’avoue que je ne comprends pas tellement pourquoi je l’accompagne à l’emploi, alors que JE sais qu’elle ne peut pas, et que j’ai l’impression qu’elle aussi.

Finalement, seul le département, et ses belles obligations RSA ne voit pas ça. Alors je vais la garder pendant 8 mois.

Pendant 8 mois, je relayerai l’assistante sociale, jusqu’à ce qu’elle puisse changer, et soit mieux prise en charge. Pendant 8 mois, je prévoirai un stock de mouchoirs en papier pour chacune de ses venues, et un verre d’eau ou un café. Durant les deux derniers mois, je prendrai soin de la préparer à la suite, et de baliser le terrain avec le fameux RSA.

J’ai du mal avec ces obligations distribuées n’importe comment. Beaucoup. Obliger quelqu’un dans cet état là à chercher un travail,  c’est avant tout le mettre en danger…

 

 

 

 

 

 

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#portrait du jour…25

Madame S a une sœur. Elle est cliente du magasin depuis de nombreuses années, et depuis toujours, elle vient avec sa sœur au moins une fois sur deux. Et aussi avec son mari, un monsieur tout frêle, qui la regarde avec cette admiration dans le regard que méritent toutes les femmes comme elle.

En réalité, elle a aussi deux frères, et une autre sœur. Qu’on ne voit jamais. Qui ne la voient que peu.

Madame S a soixante ans, et elle a la bouche toute tordue. Quand elle parle, on ne comprend pas toujours, sauf si on est bien concentré. Ce n’est pas de sa faute, et ça n’a pas toujours été le cas. Madame S a fait un AVC il y a quelques temps, et elle en a gardé des séquelles.

Mais elle n’est pas du genre à baisser les bras Madame S. Ses enfants ont bien grandi, et ils sont aujourd’hui de vrais appuis. Mais Madame S a une bonne raison de se battre.

La dame un peu ronde et très souriante qui l’accompagne est sa sœur cadette. La petite dernière comme elle dit. Depuis que leur mère est décédée, elle s’en occupe. La petite dernière, 55 ans, n’est pas tout à fait autonome. Elle a un petit chromosome en plus.

« Ça fait tout son charme ». Oui, elle a raison Madame S, ça fait son charme. Peut-être pas tout son charme, mais une partie, indéniablement.

Et c’est elle qui assume tout. La logistique pour qu’elle puisse aller au centre, les suivis multiples qui perdurent dans le temps, les vacances…

Quand elle a fait son AVC, son mari l’a relayée. Le temps de la rééducation.

Elle ne se plaint jamais Madame S. Elle la regarde avec les yeux de l’amour, elle lui apporte tant de joie, comment pourrait-elle s’en plaindre ?

Lorsque j’évoque le droit au répit, elle me lance un demi sourire (forcément, puisque la moitié de sa bouche ne sourit plus jamais) et me répond que ses enfants, elle en a 3, prennent leur tante en week-end de temps en temps. Chacun des 3. Je sens la fierté dans le ton de sa voix et dans ses yeux aussi.

Ils ont été élevés avec elle, ils l’aiment comme elle est et ils ont bien compris que c’est tout de même une charge pour leurs parents. Alors ils prennent régulièrement le relais, et embarque tata en vacances…Répit.

Le petit mari frêle de Madame S est d’une gentillesse emprunte de pudeur envers cette belle-sœur particulière. Il la retient par la main quand elle essaie de se sauver, lui tend un mouchoir quand elle bave, lui parle avec une voix toute douce.

Je demande quand même où sont les autres membres de la fratrie. Absents. Ils font les morts. Quand ils travaillaient, elle les excusait facilement, et maintenant elle a tellement l’habitude de leur trouver de bonnes raisons, qu’elle ne se pose pas la question. Je m’indigne un peu en dedans quand même. Ils pourraient l’aider, la relayer. Je trouve très injuste qu’elle soit la seule à tout gérer tout le temps.

On ne veut pas imposer le handicap de nos enfants à leurs frères et sœurs. C’est une crainte légitime de parents. Mais en même temps, nous n’avons pas le choix non plus. Et nous attendons (nous les parents) une sorte de solidarité. Je vais essayer de faire au mieux pour que Rayond’soleil ne soit pas à charge, mais si elle l’est, j’espère que les garçons se répartiront le temps. Je crois que j’arriverai à faire en sorte qu’elle soit occupée, et un peu autonome quand même. Optimisme.

Madame S sourit, et me dit que personne ne la force, qu’elle le fait parce que c’est une évidence pour elle, c’est sa petite sœur, son bijou, un diamant brut, un fil qui l’a retenue à la vie. Personne ne l’oblige, elle pourrait être prise en charge aussi le week-end si elle le demandait, mais elle ne veut pas.

AiDante, AiMante…Une seule lettre qui change tout…