0

Work in progress

Le changement, les bouleversements, ennemi numéro un des personnes fragiles.

Et dans les personnes fragiles, j’ai longuement rangé mon Rayond’soleil.

Handicap mental, retard de développement, déficience intellectuelle.

Autant de mots qui me permettaient raisonnablement d’angoisser à l’idée de modifier son quotidien, d’autant qu’elle m’a souvent donné des raisons de ne pas la bousculer.

Mais Rayond’soleil est une petite fille étonnante et épatante, et elle n’a de cesse de me surprendre. Je crois d’ailleurs que c’est son but dans la vie, voyez.

Au cours du dernier mois, j’ai évoqué à plusieurs reprises des chamboulements dans ma vie, et donc dans la sienne.

Je ne vais pas m’étendre dessus, mais à part l’école, tout a changé pour elle.

Et j’ai eu peur, une peur incroyable que cela entrave les progrès, déjà stagnants depuis quelques mois de ma précieuse petite perle rare.

Il faut avouer que la maîtresse m’avait déjà alertée sur une petite baisse de régime. Elle a toujours avancé par paliers, avec des périodes de recul.

Alors que je m’apprêtais à prendre de multiples décisions l’impactant, j’ai eu quelques crampes au ventre, je dois bien l’avouer. Ne lisant pas l’avenir dans le marc de café, je ne pouvais envisager comment les choses tourneraient, d’un point de vue déjà logistique, mais aussi émotionnel, pour elle comme pour moi.

Difficile pour l’être humain d’amorcer le changement. Je me suis transformée au cours du dernier mois, comme un reboot, comme une mise à jour en profondeur, et j’ai entraîné les enfants avec moi, je n’en avais pas le choix.

Evidemment, j’ai souhaité la mutation, les mutations, mais elles n’en ont pas été moins culpabilisantes par moment.

Rayond’soleil… Solaire, puissante. Du haut de ses 10 ans elle a retourné tout le monde. A l’unanimité, le bouleversement de sa vie lui a été bénéfique.

Brusquement, elle a saisi sa chance elle aussi. Elle exprime ses émotions, évidemment. Mais elle a décidé de profiter du courant pour surfer sur la vague. Elle a tellement grandi et progressé qu’elle en est bluffante.

Elle n’a presque plus besoin d’aide dans les gestes du quotidien. Elle prend beaucoup plus de temps que lorsqu’il fallait l’aider, mais le fait de redescendre la pression sur les horaires que je pouvais lui imposer lui a été extrêmement bénéfique. Perdre 5 minutes tous les jours lui fera sûrement gagner bien plus que je ne l’aurai imaginé, et personne n’est mort pour l’instant pour les matins où nous nous sommes retrouvés @larrache.com !

Lâcher prise est une clef importante pour que je puisse l’aider à se développer et à voler de ses propres ailes. Et c’est aujourd’hui une possibilité nouvelle qui s’offre à nous.

L’autonomie est le nerf de la guerre, mais la gestion des émotions a toujours pris beaucoup de place. J’avais une fillette qui faisait de grosses colères, déchargeant l’angoisse, notamment à l’heure redoutable et redoutée d’aller au lit. J’ai aujourd’hui une presque pré-ado qui sait me dire qu’elle a un chagrin, qu’elle est pas bien, avec parfois des trémolos dans la voix, mais qui ne part presque plus jamais en crise.

A l’école, tout le monde s’accorde sur de réelles avancées au cours du mois écoulé. J’avais demandé à ce qu’elle soit vue par la psychologue, et cette dernière m’a confirmé ce que je ressentais profondément : elle va étonnamment bien. Elle n’encaisse absolument pas, elle en prend son parti et se saisit de tout le positif. Rayond’soleil est donc en mode Hakuna matata : aucun souci, philosophie. Ok, d’accord, qu’il en soit ainsi.

Evidemment, je la veille, je reste en hyper vigilance, comment cela pourrait-il en être autrement ? Je suis une mère, une maman louve en plus, et je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour mes petits, surtout ceux que j’ai si longtemps considérés comme « fragiles »…

Alors, depuis un mois, pas une photo de portage récente, parce que je ne souhaite pas encourager ça chez elle. Elle est grande, elle le dit si souvent…Je ne veux pas qu’elle se croit petite. J’ai profité du courant moi aussi pour surfer sur la nouveauté et la laisser s’envoler….

En conclusion, osez, osez en restant alertes mais osez. Ne vous privez pas de vie parce que la crainte vous dirige, libérez vous de vos chaînes et choisissez d’avancer, parce que le chemin est beau même quand il est ardu, parce que vos enfants sauront vous montrer si c’est supportables pour eux, et que vous pourriez être surpris par le bonheur….

bébé

10 ans entre cette photo et aujourd’hui. 10 ans d’évolution, de chagrins et surtout de joies simples ! Elle est loin cette bébé là !

 

 

Publicités
0

#portrait du jour…50

F a 45 ans. On se rencontre dans le cadre du travail, au tout début de ma reconversion. Il dirige une structure, qui emploie deux de mes petits protégés.

Quand j’arrive au rendez-vous, ni l’un ni l’autre ne sont là, et je me sens contrariée, et intimidée aussi. Mais il est gentil, et parle avec une voix tellement posée et basse, que cela me nécessite une attention particulière et redonne un peu de douceur à mon humeur. Bizarrement, il me met rapidement en confiance, et j’oublie que je ne suis qu’une débutante face à un directeur, qui maîtrise bien mieux son sujet que moi.

Le milieu est un petit milieu, et nous nous reverrons, forcément, de manière plus ou moins régulière. Il fait partie des gens du microcosme que j’apprécie. J’aime à échanger avec lui.

F parle toujours doucement. J’imagine que cela met en confiance les naufragés de la vie qui arrivent chez lui pour trouver un emploi. Il garde sur le visage un demi sourire engageant à la confession, ou du moins à la conversation. On ressent le respect et l’affection que lui témoignent ses salariés, et qu’il leur rend bien. Humanité, humanisme.

Au fil des accompagnements, il embauchera S dont je ne vous ai pas encore parlé, et N, qui a fait l’objet du premier portrait.

Au travers de ces histoires de vie qui nous touchent tous les deux, je découvre un directeur investi, mais surtout un homme dont la sensibilité fait fortement écho à la mienne. Quand je lui apprends ce qui est arrivé à N (cf portrait n°1), et que nous n’avions su voir ni l’un ni l’autre, il mêle sa culpabilité à mes remords. Touchés, comme si nous étions responsables de toute la misère du monde, malheureux de n’avoir rien vu venir, et d’avoir été incapables de l’accompagner… Bousculée comme dans une tempête, c’est vers lui que je me tourne pour partager mes émotions, mon impuissance.

F aime les gens. Il les observe de loin, un peu en retrait et comme fasciné par leur capacité à s’adapter à leur environnement. Il écoute, avec une attention aiguisée, ce qui se dit autour de lui, et aussi ce qui ne se dit pas. Il décode, déchiffre et ressent l’Autre. Il s’imprègne et retient chaque détail qui pourrait être utile à son interlocuteur, plus tard, quand celui-là sera en capacité d’analyser et d’avancer. On sent dans ses écrits la prévenance qu’il éprouve pour les personnes qui l’entourent, quelles qu’elles soient. F écrit, plutôt bien, et parle de ces parcours chaotiques, qu’il croise régulièrement au détours d’une embauche ou d’une amitié.

A une époque où les valeurs de partage et de bienveillance sont malmenées et observées d’un œil bien critique, F a pris le parti d’être une personne gentille. Le cœur sur la main, les étoiles dans les yeux, il entre en empathie avec tous ceux qu’il croise, même s’ils ne font ni pas vers lui, ni compromis. Il plie, se courbe et garde de douces attentions pour eux, se remémorant les meilleurs souvenirs partagés, ou l’objectif qu’il s’est fixé.Je l’admire souvent pour cette capacité à ne jamais râler, tout en se laissant atteindre malgré tout. C’est rare un homme qui ne rougit pas de laisser briller ses yeux quand il est touché, quand les émotions débordent. Il a vécu ses propres drames, des blessures à jamais ouvertes qu’il ne tente pas de cacher. Pour réussir à faire de ses faiblesses une vraie force, il les assume, les porte, et tente de les remplir avec de belles choses. Il est ému par un son, par une image, par une attention. Il le dit, le montre, avec la simplicité et l’enthousiasme que seuls les grands enfants ont su garder.F est le genre d’homme à danser dans sa cuisine, à chanter dans sa voiture, à courir sous la pluie et à dessiner des fleurs à la craie sur le goudron. Il est du genre à aider le pauvre, et le moins pauvre. A pardonner les erreurs de ses salariés, et celles de ses amis. Il est du genre à prendre une décision de dernière minute, parce qu’elle donnera le sourire à quelqu’un, et à renoncer à une autre, pour éviter des larmes inutiles.Il a cette vision du monde et de ses habitants que je partage. Il y a du beau en chaque lieu, en chaque personne, il suffit de vouloir le voir.

« On rencontre beaucoup de visages dans le monde, mais certains dans eux pénètrent dans notre esprit presque à notre insu. Ce n’est pas à cause de leur beauté qu’ils s’imposent à nous mais plutôt à cause d’une autre qualité. Dans la plupart des visages, la nature humaine ne transparaît pas, mais il s’en trouve cependant où cette qualité mystérieuse, intérieure, se manifeste spontanément. Alors ce visage-là se fait remarquer entre mille autres et s’imprime tout à coup dans l’esprit. » (Rabindranath Tagore).

Je crois que c’est exactement ce qui frappe chez F. L’humanité. L’Humanisme. Et cette capacité à apprécier chaque instant offert par la vie, à s’en émerveiller comme un enfant, à sublimer les mauvais moments pour les transformer en quelque chose d’acceptable, à profiter des bons comme s’ils étaient un cadeau surprise et à se laisser surprendre, par les belles rencontres, par une attention, par un geste doux et tendre, par un visage, par un mot, par tout ce qui fait que la vie est vie, que le monde est monde…

0

#portrait du jour…49

S je le rencontre il y a peu de temps, lors d’une session de recrutement.

Il fait bonne impression, on sent qu’il a envie, même si il est plutôt du genre à être très empêché.

Je lis le dossier envoyé par son conseiller. Addiction en voie de traitement, si tant est que les addictions puissent se traiter, handicap, séparation.

La totale, ou presque.

S est petit, et comme il se tasse sur la chaise, il parait minuscule, et sa posture reste celle d’un enfant. Il regarde principalement ses mains, ou ses pieds, mais rarement les gens (mon collègue et moi-même) qui sont en face de lui.

Il s’agite quand on évoque son parcours de vie. C’est difficile, et on sent qu’il est mort de peur.

C’est de l’insertion, chacun a sa chance, et si nous ne le prenons pas, je me demande bien qui le fera. La main que nous lui tendons sera peut-être salvatrice pour lui. C’est de l’insertion, c’est notre job d’essayer.

Nous avons l’impression que l’addiction est derrière lui, que le pire est passé, qu’il accepte bien son handicap, en tous les cas qu’il vit avec. Déficience visuelle, mais il y a déjà des adaptations pour ça là où nous le recrutons, alors pourquoi ne pas tenter.

S commence donc un lundi, comme toute l’équipe, sur un support tout neuf qui va lui coller une trouille bleue.

Petite équipe et bel esprit en ce début de parcours. Et pourtant, rapidement son mal-être va devenir palpable. Alors que j’interviens pour la première fois sur l’accompagnement moins d’une semaine après, il m’annonce qu’il ne souhaite pas rester.

J’essaie de le convaincre, mais il avoue avoir envie de boire chaque jour, tant le stress est élevé. Il passe une heure avec moi, le visage baissé sur ses mains qu’il pétrit sans relâche.

Il me parle un peu de sa vie, de son homosexualité jamais vraiment avouée, jamais vraiment acceptée. Je me dis intérieurement qu’il cumule un peu. L’homosexualité n’est pas grave, n’est pas un frein ni une malédiction, et pourtant il la vit comme telle. C’est une réelle douleur. Pourtant il partage la vie d’un homme depuis longtemps, mais rien à faire, il n’assume tellement pas qu’ils ne vivent pas ensemble malgré les 10 ans d’amour qui les unissent…

Il continue de se livrer, encouragé par les silences qui lui laissent de la place.

Il finira aveugle, la maladie qui atteint ses yeux est irréversible et dégénérative. Il le sait, et ça non plus, il ne l’accepte pas du tout. C’est pour lui une souffrance de me l’évoquer. Ses mains se remettent à trembler, il a un pauvre sourire. J’ai toujours aimé cette expression: « un pauvre sourire ». C’est celui qui tente en vain de cacher le chagrin, les frustrations. Ce n’est pas un sourire au rabais, bien au contraire, c’est celui qui est mû par l’effort incroyable que fait l’humain pour masquer aux autres ce qui l’anime vraiment.

S est sous traitement pour ses addictions, mais elles ne sont pas maîtrisées. De son propre aveu, elles ne l’ont jamais été et ne le seront jamais vraiment…Les médicaments qu’il prend pour les endiguer le rendent parfois plus malade qu’une bonne cuite, il se sent perdu. C’est comme une ligue contre lui, contre la volonté qu’il a de s’en sortir même un peu.

S a quitté son poste malgré nos efforts pour le retenir, pour le rassurer, pour le raccrocher.

Des parcours de vie accidentés, il y en a d’autres dans l’équipe qu’il laisse derrière lui. Mais il se mettait en danger.

C’est de l’insertion, et on se devait d’essayer de lui laisser une chance, mais surtout pas d’insister au risque de le mettre encore plus en difficulté qu’il ne l’était. Accepter nos limites et nos erreurs de jugement fait aussi partie du métier !

0

#portrait du jour…48

K est déjà un presque jeune homme.

Il est fort, il est jeune, il est beau mais il ne sent pas le sable chaud…

Du haut de son adolescence, il est une leçon à lui tout seul. Doux et gentil, il a su traverser quelques épreuves de vie déjà bien difficiles.

Il a connu la violence, sous des formes diverses, et l’a renversée sans jamais y répondre par une nouvelle violence. Il a su s’affirmer, se positionner malgré son très jeune âge. Il a du dénoncer, raconter, le regard décidé de celui qui a vécu des choses, et qui ne les inventent pas. Avec sa voix claire de petit garçon, ses mains potelées juste sorties de la toute petite enfance, il a grandi d’un seul coup, comme ça, sans prévenir.

Il a connu des joies intenses comme tous les enfants, comme seuls les enfants d’ailleurs savent les vivre et les apprécier. Il a ri à gorge déployée, il a salué des progrès, il a tapé dans ses mains et il est tombé de vélo. Il s’est écorché les genoux et les coudes, il est remonté autant de fois qu’il avait pu choir, il a fait des plongeons même si ça chatouille le ventre, il a appris 1000 sports.

Il a connu le bonheur d’être l’aîné, et la déception de ne pas pouvoir jouer au ballon de suite avec ce bébé tout neuf, ni même avec celui d’après.

Il a connu la différence et l’art de vivre avec, de s’y faire ou de ne pas s’y faire. Il l’a toujours connue, ou presque, et il l’a toujours intégrée comme classique.

K a une petite sœur handicapée, et c’est sa force. Il était un fraternant dans l’âme. L’envie de couver, l’envie de câliner, le besoin d’aimer et de protéger. Il a su trouver son équilibre auprès de cette petite fille fragile, et chétive. Il a grandi avec à l’esprit qu’on peut être famille à part et heureuse quand même.

K grandit, et il s’investit de son mieux auprès des autres.

Avec sa sœur, il reste un grand frère farceur et facétieux, mais il sait aussi l’aider et la tirer vers le haut, avec un naturel désarmant, avec le cœur sur la main.

Avec son frère, il est celui qui montre le chemin, la voie à suivre, sans jamais trop s’éloigner de la justesse, et de la justice. Il joue, ronchonne, chamaille, mais est un réel aimant…

Avec les autres, tous les autres, il est gentil. Vraiment. Solidaire, empathique, et investi. Il aide les copains d’école et encourage ceux du sport, avec sincérité.

Il est engagé dans une association et même si c’est celle de sa mère, je trouve que c’est une belle preuve que l’humanité peut se décider tout petit…Il fait ce qu’il peut avec sa timidité naturelle et son envie de faire quelque chose. Il a appris des compétences pour pouvoir être utile, il se donne, il donne de son temps, il ne rechigne presque jamais.

Il grandit cet enfant, et il devient un jeune homme. Il devient plus grand que sa mère, tant physiquement qu’émotionnellement et c’est tellement beau que je ne pouvais pas le garder pour moi.

Bien évidemment, il râle parfois, fait l’intéressant, souvent, mais il est spontané, terriblement humain et il est de très bonne volonté. C’est déjà quelqu’un de bien, et il est encore si petit…

Bien évidemment, vous avez reconnu mon Calme de Lune, posé, lumineux, qui prend les photos, porte les sacs, m’accompagne partout malgré l’adolescence. Vous aurez reconnu ce grand garçon qui me suit sur chaque formation, chaque atelier, chaque rencontre. Qui fait de son mieux pour être à la hauteur de ses propres défis.

Ce jeune homme que j’aime de tout mon cœur et admire de toutes mes forces….

0

#portrait du jour…47

C est une amie. La quarantaine facile.

Belle, la mèche rebelle, elle a une classe folle dont elle a une totale conscience.

Et pourtant, malgré cela, qu’est-ce-qu’elle peut douter ! C’est un truc de dingue.

La vie n’a pas toujours été douce et paisible pour autant. Elle a traversé des difficultés terribles, de celles qui entament la féminité, la maternité.

Elle n’en parle que peu, forcément, ce n’est pas le sujet qu’on aborde facilement entre le fromage et le dessert.

J’ai mon imagination qui fonctionne pour combler le manque d’information… Je sais malgré tout que le ventre est longtemps resté vide. Vide. Désespérément.

Je la rencontre néanmoins après la naissance de son premier enfant. Et nous nous rapprochons au fil des années.

Son fils a l’âge de mon aîné, il est doux et gracile. C’est un gentil petit gars.

L’envie du second se fait forcément sentir et là, le couperet tombe, acéré, violent et dévastateur : impossible de tenter une autre FIV, son corps a visiblement renoncé.

Le sel des larmes, la colère de l’incompréhension, puis la résignation.

Et un jour, la Nature redevient cette farceuse que chacun peut connaître et rencontrer un jour. Quand elle a eu enfin tirer un trait sur ce petit bébé tant désiré, il a pointé le bout de nez le plus naturellement du monde. Comme une fleur, comme une adorable surprise.

Et pourtant, elle a douté. Elle en avait fait le deuil et il est là, dans son ventre. Un peu comme Alien, un peu comme un invité imprévu qui mange trop de gâteaux à l’anniversaire de tonton Maurice.

Et malgré ses peurs et ses doutes, elle a décidé avec son amoureux d’accueillir ce bébé tant désiré dont elle avait fait le deuil et qui s’est pointé déjouant les pronostics.

Et puis il est né. Soulevant avec lui la poussière balayée sous le tapis. Réveillant les angoisses, latentes et pourtant bien présentes. Je me souviens du calvaire de l’allaitement. Et de ses larmes. Je me souviens avoir su intimement ce qui se jouait.

Elle a réparé l’échec avec le portage, comme un animal, comme un lémurien. Elle l’a porté tout contre son cœur, puis sur son dos, comme un koala.

Elle a continué de se faire du souci, pour un oui, pour un non. Le développement, l’alimentation, les mots, les gestes… Tout lui fait souci. Tout le temps…

Les frangins ont grandi, la maman aussi, du mieux qu’elle peut.

A-t-elle gardé en elle les séquelles de ses difficultés à déposer ces deux jolis jeunes hommes au creux de sa maison ou est-elle profondément comme ça ? Je ne le sais pas.

Ce que je sais, c’est qu’elle a le swag, et que ça pourrait être tellement énervant mais que cette façon qu’elle a de n’être jamais assurée la rend tellement touchante, douce, humaine.

C moi je te dirai de toujours douter pour eux, mais de ne plus douter de la maman que tu es. Tu y arrives formidablement bien parce que justement tu n’es jamais convaincue d’être dans le vrai à 100%, parce que tu veux le mieux pour eux, parce que tu te remets en question, et l’éducation que tu as reçue avec ! Tu le sais soeurette, je t’aime gros comme ça, et surement que si tu avais été sûre de toi je ne t’aurai même pas regardée !

 

0

#portrait du jour…46

B est une collègue. Elle a investi toute sa vie au service des autres.

B est aux portes de la retraite. Elle se retourne sur la vie professionnelle avec la sagesse de celle qui quitte bientôt le navire et peut se permettre d’analyser.

Le métier a beaucoup évolué, et même si elle fait de gros efforts pour s’adapter, elle s’est vue dépasser par l’évolution technologique. Elle galère à  tout passer par informatique, mais elle s’y plie, d’autant qu’il faut aussi qu’elle y encourage ses publics !

B est toujours en retard, ou overbookée. B est toujours investie. On pourrait se dire qu’elle lève le pied, qu’elle y va à la cool en attendant la quille, mais elle continue de toujours mouiller le maillot, de passer des dizaines d’heures au bureau pour accompagner au mieux ses petits protégés, un peu comme la taulière de l’équipe le ferait.

Elle aimerait bien transmettre le flambeau. Elle a acquis un réseau terrible dans la profession. Elle est connue partout et de tout le monde. Parce qu’elle a parfois l’air un peu perdue, c’est sa marque de fabrique et c’est drôle, dans le sens attachant du terme, mais surtout parce qu’elle est hyper compétente.

Admirable. Mais n’allez pas le lui dire. Elle ne veut pas qu’on l’admire, ni qu’on la remercie. Elle a une expérience des publics que personne d’autre ne peut avoir. Elle a connu les débuts, l’ancienne équipe et les nouveaux qui arrivent…

J’écoute parfois d’une oreille amusée ses entretiens. Je l’entends râler, pester, hausser le ton, manier le compliment, s’extasier, donner un petit conseil ou encore applaudir presque littéralement.

B c’est la référente des publics étrangers. Elle est celle qui connait tous les tuyaux. Elle est celle qui maîtrise le mieux les formations à la langue. Elle sait comment faire et avec qui.

Et elle les accompagne avec le coeur.

Elle m’a touchée, profondément. Elle dit qu’elle doute et moi je lui réponds que seuls ceux qui doutent font avancer le monde. Seuls ceux qui savent se remettre en question peuvent modifier leur schéma de pensée, cheminer et avancer pour faire changer les mentalités. Elle se démène pour la cause.

Malgré la fatigue, les années qui se sont accumulées, elle est passionnée par son métier, par les gens, par leurs histoires, leur vécu, par les causes perdues et les pas encore tout à fait. Parfois, certains vous diront qu’elle est pénible quand elle a une idée dans la tête ou une personne à défendre mais moi je vous dirai plutôt qu’elle est entière. Que si elle a conclu un pacte tacite avec quelqu’un elle fera tout pour l’aider à atteindre son objectif.

B elle est touchante dans sa manière d’exercer son métier. Elle est certainement torturée, évidemment. Elle a une histoire de vie particulière, difficile, on n’arrive pas souvent dans le social par hasard…Mais elle a aussi et surtout une force et une conviction incroyables ! Elle ne lâche jamais l’affaire, ne baisse pas les bras, ne perd pas longtemps son sourire.

Alors, voilà, c’est bientôt le départ pour elle, et je lui souhaite de reprendre la peinture, de s’éclater en couleur, de voir grandir de futurs petits enfants, de boire des mojitos sur la plage en décembre, de sentir le parfum de la pluie autrement qu’en courant d’un rendez-vous à l’autre, de jardiner, de s’ennuyer un peu, de rire beaucoup, de ne pas oublier tout ce qu’elle a accompli, de continuer encore un peu à semer des graines et allumer des bougies…

Merci pour tout ce que tu fais sans t’en rendre compte, et pour tout ce que tu es…

0

#portrait du jour…45

C est une amie de longue date. Nous avons travaillé ensemble il y a de longues années dans un fast food dirigé par un clown.

Elle était ma manager, et on s’est vite lié d’amitié. Même tempérament énergique, même envie de croquer la vie, nous avons adoré travailler ensemble.

Travailler et faire la fête. J’ai vu naître sa fille, aujourd’hui adolescente, son fils, et elle a vu naître mes 3 enfants. 5 visites à la maternité, 5 « il est magnifique !!! », 5 doudous et aussi 5 pyjamas, 5 fois l’occasion de gâter ces petits bouts de nous.

J’ai vécu ses drames, et elle a accompagné les miens. Elle m’a vue éclore, grandir, aux côtés de Rayond’soleil…

Elle a quitté la restauration rapide pour réaliser son rêve : racheter le bar et l’appartement dans lesquels elle avait passer son enfance avec ses parents. Elle a sorti toutes ses réserves, elle s’est démenée et elle y est arrivée. Elle est cheffe d’entreprise, elle tient la boutique, avec son sourire, ses beaux yeux vairons et son franc parler inégalé.

Son ancien job l’avait mangée, anéantie, étiolée. C’est le burn out qui l’a décidée tout à fait. Quand le corps refuse d’aller au travail, c’est qu’il est temps de prendre son destin en main.

Evidemment les conditions ne sont pas faciles. Elle trime. Elle fait des dizaines d’heures, sert parfois peu de monde, avec les frustrations que cela engendre, elle ne prend pas de vacances et peu de weekend. L’argent, le nerf de la guerre, n’est forcément plus aussi régulier qu’avant.

Pourtant, elle ne se plaint pas. Elle aime sa vie, son indépendance, elle aime être la seule à décider, elle aime ce qu’elle a construit.

Depuis quelques années, elle se heurte aux regards des autres. Le fils de C rencontre des difficultés à l’école. Il est un peu têtu, et ne rentre pas dans le moule. Elle fait tout ce qu’il faut pour l’aider, pour apaiser son attitude, pour parfaire à ce que l’école n’entend pas lui laisser passer.

Il est suivi. Régulièrement. Et par plusieurs professionnels qui l’aident à ne pas creuser ses lacunes. Il fait des efforts surhumains.

Et pourtant, il reste aux yeux de tous comme le fils de la nana qui tient le bar. Le truc bien lourd de sous entendus. Il est forcément livré à lui-même, forcément mal élevé, elle a peu de temps pour lui, elle ne fait pas d’effort. Inhumain ?  Oui, complètement.

Parce qu’on peut avoir son entreprise et élever correctement ses petits. On ne devrait pas juger si rapidement. Qui est-on ? Il faut se rappeler qu’on est tout petit. Tous.

Le fils de C est régulièrement montré du doigt par les maîtresses, qui au lieu de le considérer comme un enfant en difficultés, le considère comme un môme difficile. Facile, bien plus que de se mettre à sa hauteur.

J’ai la rage au ventre à chaque fois qu’elle m’en parle. On dirait du harcèlement scolaire, mais fait par les adultes, pour changer un peu.

Elle ferme le mercredi après-midi, un peu plus tôt, pour accompagner le petit aux séances d’orthophonie. Elle court, à droite à gauche. Quand se repose-t-elle ? Jamais vraiment.

Le bar, la maison, les enfants…peu de temps pour les loisirs. Elle l’a choisi, il est vrai. Mais parfois, je sens bien que ça lui fait beaucoup. La vie nous éloigne souvent de ceux qu’on aime, et moi j’aime à me retrouver avec C, quand on ferme le rideau, qu’on boit des cappucinos géants en refaisant le monde, en se rappelant la fois où les éboueurs nous avaient fait prendre conscience de l’heure très très tardive, ou juste en l’écoutant me raconter comme ça peut être dur parfois d’être une maman, quand on se reflète dans les yeux pas très compatissants des gens…